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«Penser les luttes par le prisme de l'espace et de la géographie»

«Penser les luttes par le prisme de l'espace et de la géographie»

INTERVIEW - Léopold Lambert, rédacteur en chef de «The Funambulist», la revue anglophone fabriquée à Paris et «dédiée aux politiques de l'espace et des corps» est l’invité des Lundis de l’INA le 9 février au Palais de Tokyo. Dans le cadre de l’exposition «Sarah Maldoror : Cinéma Tricontinental», il interroge nos archives sur les luttes anticoloniales.

Propos recueillis par Benoît Dusanter - Publié le 07.02.2022

Le Palais de Tokyo propose jusqu’au 13 mars « Sarah Maldoror : Cinéma Tricontinental », une grande rétrospective de l’artiste engagée « au service d’un cinéma révolutionnaire et décolonial, résolument anti-raciste et irrévérencieux. » Dans son approche artistique, Sarah Maldoror interroge les connexions entre les luttes à travers le monde. C’est donc tout naturellement que ce Lundi de l’INA délocalisé au Palais de Tokyo a fait appel à Léopold Lambert et l’équipe de la revue The Funambulist qui, tout comme Sarah Maldoror, analysent et superposent les géographies des luttes.

INA – L’œuvre de Sarah Maldoror tend à dépasser les frontières et les genres. Qu’est-ce qui vous intéresse dans les perspectives spatiales des luttes ?

Léopold Lambert - Caroline Honorien, critique et éditrice indépendante, membre du comité éditorial de The Funambulist, Ana Naomi de Sousa, réalisatrice et écrivaine, Margarida Nzuzi Waco, architecte angolaise, membre du comité éditorial de The Funambulist, et moi-même avons tous une formation d’architecte. Nous avons par conséquent un rapport au monde qui s’opère par le prisme de l’espace. Chaque individu passe par un prisme particulier. Il n’y en a aucun qui soit meilleur ou plus intéressant que l’autre. Pour nous, cela consiste à lire les luttes anticoloniales, antiracistes, féministes ou queers en regardant comment l'environnement bâti, la géographie, mais aussi le design des objets, influencent le politique et les relations entre personnes et entre peuples. Nous regardons aussi comment l’architecture est pensée pour renforcer un ordre politique établi. Bien souvent, les mouvements révolutionnaires doivent se battre contre l’environnement bâti pour pouvoir se libérer. Au-delà de la revue The Funambulist, c'est aussi quelque chose que je mets en place dans mes propres recherches. J’essaye de voir comment l'architecture ou même la ville sont des instruments absolument incontournables de la domination coloniale. Dans mon travail, j’ai observé cela particulièrement en Palestine, en Algérie et en Kanaky Nouvelle-Calédonie.

INA – Il est largement question de l’indépendance de l’Angola et de la fin de l’impérialisme portugais dans les extraits que vous avez choisis de traiter. Pourquoi ce choix ?

L. L. – Le sujet porte plus largement sur les quatre dernières grandes colonies portugaises. Il faut aussi compter la Guinée-Bissau, le Cap-Vert et le Mozambique. Mais c'est vrai que l'Angola est absolument central dans le travail de Sarah Maldoror. C'était une manière de partir du film « Sambizanga » de Sarah Maldoror et de montrer la simultanéité des luttes dans ces quatre pays. Il s’agit principalement d’analyser la manière dont la télévision française montre les luttes. Rien n’est innocent. La télévision d’un ancien empire coloniale nous dit quelque chose sur lui-même quand il parle du Portugal. Cela permet aussi de voir le côté européen : nombre d'ouvriers portugais ont refusé la conscription pour des raisons, parfois tout à fait idéologiques, mais aussi pour des raisons économiques, ou simplement pour ne pas aller se battre à plusieurs milliers de kilomètres pour la dictature de Salazar. On retrouve ces ouvriers portugais dans les bidonvilles de la banlieue parisienne, que ce soit à Champigny ou en Seine-Saint-Denis. On observe là quelque chose de tout à fait intéressant : les membres d'une nation colonisatrice deviennent une diaspora dans un autre endroit.

INA – Faites-vous le parallèle avec les grands ensembles construis dans les banlieues France ?

L. L. – Cette architecture que l’on retrouve dans un peu toutes les banlieues en France a d’abord été massivement utilisée en Algérie dans le cadre de ce que De Gaulle a appelé le plan Constantine en 1958. Il faut voir cela comme un instrument de « pacification », dans le sens de paix coloniale qui détruit la révolte. Cependant, la ségrégation ethno-sociale en France ne peut simplement s’expliquer par l’architecture. Nous sommes dans un continuum d’une gestion d’une population que plusieurs siècles coloniaux ont appris à contrôler et gérer spatialement. Ce n’est pas l’architecture qui crée la politique, mais elle est implacable pour l’appliquer.

On évoque souvent la Révolution américaine de 1776, la Révolution française de 1789, mais jamais celle de Toussaint Louverture en Haïti de 1804. Pourquoi ?

L. L. – Tout dépend qui est le « on » ! Si on prend une échelle donnée qui est l'échelle nationale française blanche, évidemment que la Révolution haïtienne ne fait pas la révolution algérienne. En revanche, pour utiliser des mots un peu abstraits, si l’on prend la gauche internationaliste anticoloniale, la Révolution haïtienne est absolument centrale. Il faut toujours aller voir de l’autre côté du fusil !

INA – L’art et la culture occupent une place importante dans les mouvements d’émancipation. La poésie engagée de Sarah Maldoror en est le parfait exemple. Selon vous, qu’est-ce que l’art permet de véhiculer ?

L. L. – Tout dépend selon moi de la façon dont on pratique l’art. Soit on s’inscrit à l’intérieur d’une discipline, on la tort dans tous les sens, on essaye de la faire progresser, de la faire avancer. Soit, de la même manière que Sarah Maldoror, qui sait manier une caméra et écrire des scénarios, on met nos compétences au service de mouvements politiques dont on est membre ou avec lesquels on est en solidarité.

INA – Le désir d’indépendance des territoires français d’Outre-mer, de la Guadeloupe à la Nouvelle-Calédonie semblent liées par le même souffle. Comment expliquez-vous cette solidarité planétaire entre les luttes ?

L. L. – Je trouve particulièrement beau de voir les liens qui sont créés entre deux pays qui pourraient difficilement être plus éloignés l'un de l'autre, comme la Guadeloupe et Kanaky (nom donné à la Nouvelle-Calédonie par les indépendantistes, ndlr). Ils sont liés à la base par la domination coloniale française, même si la manière dont cette domination s'est exprimée est radicalement différente. Dans le premier cas, on a une population autochtone qui a été tuée et remplacée par des propriétaires terriens qui exploitent une main d'oeuvre d’esclaves. Dans l'autre, on a un système colonialiste de peuplement où on a mis en minorité les populations autochtones. Ce sont deux histoires vraiment très différentes, mais qui sont tout de même liées par l'histoire de l'empire colonial français.

Pour préparer ce Lundi de l’INA, les premières archives que j’ai souhaité regarder sont celles de la conférence des dernières colonies françaises de 1985. Nous sommes quelques mois après que le FLNKS, c'est à dire le Front de libération nationale kanak et socialiste, soit entré en insurrection contre les autorités coloniales. Au moment de la conférence à Pointe-à-Pitre, le FLNKS fait figure de grand héros à imiter dans cette lutte pour l'autodétermination. Il faut cependant toujours être à l'écoute et à l'affût de tout ce qui fait un mouvement de libération nationale. Chaque cas est unique en soi et utilise des stratégies qui lui sont propres.

La revue The Funambulist, avec de gauche a droite, Léopold Lambert, Caroline Honorien, Margarida Nzuzi Waco, Ana Naomi de Sousa.

La revue The Funambulist, avec de gauche a droite, Léopold Lambert, Caroline Honorien, Margarida Nzuzi Waco, Ana Naomi de Sousa.

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