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Juliette Fievet : «Le rap a gagné la guerre en devenant la musique populaire par excellence»

Juliette Fievet : «Le rap a gagné la guerre en devenant la musique populaire par excellence»

CONFÉRENCE - Dans le cadre du Lundi de l'INA baptisé « Le Rap, objet musical mal identifié ? » le 20 mars, nous avons rencontré Juliette Fievet, journaliste et animatrice de l’émission « Légendes urbaines » sur RFI et France 24. Elle raconte comment le rap a surmonté des décennies d’hostilité médiatique pour finalement s’imposer comme la musique la plus populaire de France. Entretien.

Propos recueillis par Benoît Dusanter - Publié le 15.03.2023 - Mis à jour le 21.03.2023

De contre-culture à culture de masse, retour sur 40 ans de rap en France. Crédits : CFJ.

INA – Quel est votre premier souvenir de rap ?

Juliette Fievet – C’est l’émission «RapLine» avec Olivier Cachin sur M6 au début des années 90. Je découvre des groupes comme NWA, Public Enemy ou des rappeurs comme Ice Tea. J’avais à peu près 11 ans. Je me dis : « Wow, c’est quoi ce truc ? ». Olivier Cachin faisait sous-titrer et traduire en français tous les clips qui passaient à l’antenne. C’était extraordinaire. Je me suis pris une claque. C’était ça ma première rencontre avec le rap. Je n’ai pas de souvenir de «H.I.P H.O.P» avec Sydney (Première émission de rap à la télévision française en 1984 sur TF1). J’étais trop jeune.

INA – Et à la radio ?

Juliette Fievet - J’ai grandi dans un petit village à 15km de Lille. Au début des années 90, il y avait déjà des émissions très pointues sur le rap, sur Radio Nova par exemple. De là où j’étais, je n’y avais pas vraiment accès. Ce n’est que plus tard que j’ai écouté quelques émissions emblématiques avec des pionniers comme Cut Killer et Dee Nasty. Mais c’était déjà très vieux. J’écoutais plutôt des compilations comme Rapattitude, la bande originale de La Haine.

Il a fallu attendre 1996 et Skyrock pour avoir accès à tout cet univers comme NTM, IAM, etc. À l’époque, le hip-hop regroupait les rappeurs, les graffeurs, les danseurs. C’était une culture plurielle. Je crois que l’esprit hip-hop, en France en tout cas, a disparu. Le rap s’est vraiment dissocié du hip-hop dans ces années-là, 1995-1996. Le hip-hop s’est vite dilaté et le rap a pris le dessus. Je crois que ce qui a changé la donne, c’est la loi Toubon de 1994 qui imposait des quotas de musiques chantées en langue française. Ça a été extrêmement profitable au rap. À partir de là ça a explosé. Aujourd’hui, des émissions comme « Planète Rap » cartonnent toujours. Même si ça se passe sur les plateformes en ligne.

INA – Comment le rap a-t-il évolué depuis ?

Juliette Fievet - À l’époque le rap était forcément conscient. Lorsque l’on rappait, on dénonçait. Et ces individus devaient donc avoir la crédibilité des injustices qu’ils dénonçaient. Pour avoir cette crédibilité, on ne pouvait pas être issu des quartiers bourgeois de Paris. D’ailleurs beaucoup de gens ont adoré la parodie des Inconnus (Auteuil, Neuilly, Passy). Aujourd’hui, on y est. Il y a des gens qui viennent d’Auteuil, Neuilly, Passy, qui font du rap, et ce n’est plus du tout un problème. Tant que le rap était revendicatif, on demandait un minimum de crédit et de vécu aux interprètes pour parler de ce genre de sujets. Tout cela a évolué avec le temps. Et tant mieux d’ailleurs.

Aujourd’hui le rap n’est plus uniquement conscient. C’est un style musical comme le rock, la pop, etc. Le seul problème réside dans le traitement médiatique. On pensait que comme toutes nouvelles cultures, elle serait acceptée au bout de 40 ans. Or, il y a toujours ce plafond de verre dans les médias généralistes.

INA – À quoi cela est dû selon vous ?

Juliette Fievet - C’est un conflit de classe. Le rock, c'était des blancs, prolétaires ou non. Ça faisait beaucoup moins peur que les arabes et les noirs de banlieues. Or, ça fait 15 ans que le rap est la musique la plus écoutée au monde, et elle l’est particulièrement en France. Une génération entière d’enfants a grandi avec le rap. Pour eux, ce n’est pas un sujet. Certes, il y des gens qui commencent à investir cette matrice comme les annonceurs de luxe ou de sport. Mais les directeurs d’antennes restent encore frileux, car c’est une inconnue et un vrai conflit social. Pour rappel, Patrick Le Lay, ancien directeur de TF1 avait dit : « Ce que nous vendons à Coca-Cola c'est du temps de cerveau humain disponible ». Si on suit cette logique commerciale, les rappeurs auraient dû être intégrés depuis longtemps sur les antennes. Cette logique ne fonctionne pas pour le rap. Il y a une vraie condescendance. Il n’est pas rare qu’il y ait des gens que je croise qui me disent « Yo yo, z’iva ». C’est lunaire.

INA – Selon vous il y a donc un décalage entre la popularité du rap et son image dans les médias de masse ?

Juliette Fievet - Oui. C’est constamment un affront. Regardez les Victoires de la musique par exemple. Écoutez comment les présentateurs décrivent les artistes issus du rap. C’est une plaisanterie ! Même la catégorie mélange tout et n’importe quoi : rap, hip-hop, rnb, reggae ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Quand on voit que Michael Youn est face à IAM et MC Solaar avec un album de parodie… C’est indécent. Comment Pierre de Maere peut gagner contre Tiakola ? Comment est-ce possible ? Je n’ai rien contre Pierre de Maere, mais Tiakola a vendu plus 150 000 albums, tous les gamins de France chantent ses chansons. J’y vois un mépris de classe. La France est un pays extrêmement conservateur. Aux États-Unis, des rappeurs comme Kendrick Lamar prennent les reines de la mi-temps du Superbowl. En France, Booba, qu’on l’aime ou non, remplit le Stade de France. Aucun journal télévisé n’en parle. Si ça avait été Johnny Hallyday, on nous en aurait parlé pendant 15 jours.

INA – Malgré cela, le rap semble résilient…

Juliette Fievet - C’est exactement ça. À force, le rap s’est renforcé. Toutes ces failles et tous ces affronts nous ont permis de réussir sans les grosses puissances médiatiques. Aujourd’hui la vapeur s’est inversée. Nous sommes beaucoup plus fort. Si on prend l’exemple de PNL, ils ne font aucune interview et ça cartonne. On n’a plus besoin des médias de masse. On a créé nos propres outils. Les enfants qui ont moins de 20 ans sont complètement émancipés des médias traditionnels. Les rappeurs deviennent leur propre média et font leur propre communication. Finalement, on a gagné la guerre. Le rap est devenu la musique populaire par excellence.

Lundi de l'INA : « Le Rap, objet musical mal identifié ? »
Lundi 20 mars à 19H au CFJ, 210, boulevard Saint-Antoine, Paris XII.
Ce Lundi de l’INA est préparé en partenariat avec Sibylle de Barthez, Charlotte Gaire et Léa Nkamleum Fosso, étudiantes du Centre de formation des journalistes (CFJ).

En présence de :

  • Juliette Fievet, journaliste et animatrice de l’émission «Légendes urbaines - RFI/ France 24.
  • Marie Sonette-Manouguian, maîtresse de conférences en sociologie à l’université d’Angers, laboratoire ESO, Co-autrice et co-directrice avec Karim Hammou de « 40 ans de musique hip-hop en France (collection « questions de culture » presses de SciencesPo juin 2022)
  • Marc Bettinelli, journaliste au Monde et réalisateur de la série vidéo «Rap Buisness».

Juliette Fievet. Crédits : Sonikem.

Juliette Fievet. Crédits : Sonikem.

À propos de Juliette Fievet

Juliette Fievet fait ses débuts à Lille à la salle de concert « L’Aéronef ». Très tôt, elle explore toutes les facettes de l’industrie musicale dans différents labels : tantôt chef de projet, directrice artistique, et manager. Elle s’intéresse au rap mais aussi au dancehall et à la musique africaine. Elle crée ensuite son entreprise « Influence Music » qui prend en charge le développement, le management ou la stratégie de nombreux labels et artistes Français et internationaux, tels que Nelly Furtado, les Brick & Lace, Shaggy, ou Kerry James. En parallèle elle intervient en télé sur France 0 et en radio Aujourd’hui journaliste et animatrice tv et radio, Juliette Fievet anime l’émission « Légendes urbaines » sur RFI et France 24 depuis 2019.

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