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«La Gueule Ouverte», le magazine écolo qui annonçait la fin du monde

«La Gueule Ouverte», le magazine écolo qui annonçait la fin du monde

La REcyclerie à Paris accueille jusqu'au 28 août une exposition-anniversaire consacrée à «La Gueule Ouverte», le journal écologiste fondé par Pierre Fournier et des membres de «Charlie Hebdo» et «Hara Kiri» au début des années 70. Partenaire de l’événement, l’INA a rencontré Simon Rossard, responsable de la programmation éco-culturelle du tiers-lieu écolo parisien. Entretien.

Propos recueillis par Benoît Dusanter - Publié le 20.05.2022

La une du mercredi 19 novembre 1975. Crédits : La Gueule Ouverte.
 

 

INA - Pouvez-vous nous raconter la naissance de ce journal ? 

Simon Rossard La Gueule Ouverte a été fondée en 1972 par Pierre Fournier, un des pères de l’écologie politique en France. Dessinateur et rédacteurJournaliste à Charlie Hebdo et Hara Kiri, il s’engage à la fin des années 60 dans la lutte contre le nucléaire, puis décide en 1972 de créer son propre journal entièrement consacré aux questions écologiques.En 1972, il décide de créer son propre journal entièrement consacré aux questions écologiques. Pierre Fournier est décédé quelques mois après son lancement et n’aura vu paraître que trois numéros alors que le journal a duré une dizaine d’années au total. La Gueule Ouverte a été précurseur de beaucoup sujets autour de l’écologie. En parallèle, Le Nouvel Observateur lançait la revue Le sauvage dans une dynamique un peu différente. Alors qu’Hari Kiri, Charlie Hebdo et La Gueule Ouverte étaient assez radicaux, Le Sauvage apportait une vision plus populaire, plus scientifique et technicienne de l’écologie. Pour le dire autrement, Le Sauvage était orienté vers la solution, tandis que La Gueule Ouverte l'était plus vers l’alarme.

INA - Quelle était l'approche du magazine ?

SR – La ligne éditoriale était plutôt dure, même si elle a pu évoluer en fonction des rédacteurs en chefs. Suite au décès prématuré de Pierre Fournier, la journaliste Isabelle Monnin a pris la direction du journal et poursuit son approche militante et engagée. Elle explique : « Le journal est un espace de critique et de réflexion sur la société. Si le lecteur trouve une information intéressante, qu’il la partage. Sinon qu’il l’oublie ». Conformément à l’esprit libertaire et anticapitaliste de la rédaction, l’idée était que le journal circule de mains en mains, même s’il était peu vendu. Cela s’est confirmé dans les faits.

INA - Le positionnement radical de La Gueule ouverte était-il majoritaire au sein des mouvements écologistes ?

SR – Le paysage écologique de l’époque était, comme aujourd’hui, assez diversifié. Il y avait un pan de l’écologie très conservateur avec un côté « chasse, pêche et traditions », parfois considéré comme fascisant. La posture radicale d’annoncer l’écologie comme une nouvelle lutte des classes, une façon de protéger l’intégralité du vivant en commençant par les plus précaires était assez révolutionnaire. Le journal s’inscrivait donc dans toutes les luttes post 1968 de l’époque : anti-capitaliste, anti-militariste, anti-nucléaire…

INA - La Gueule Ouverte a-t-il joué un rôle dans l’éveil des consciences populaires sur la question écologique ?

SR – L’équipe éditoriale avait une conscience très aigüe de cette mission. La posture initiale du journal consistait à endosser cette responsabilité. Cela se voit très bien dans le célèbre numéro intitulé On les emmerdes, ça continue publié en 1973, juste après le décès de Pierre Fournier, qui porte une remise en question collective de l’existence même du journal. L’édito de ce numéro est un extrait de la conférence de rédaction lors de laquelle les journalistes se posent ces questions : « À quoi servons-nous ? », « Pourquoi un journal écologique ? », « Pourquoi devons-nous revendiquer cette ligne verte ? ». On comprend en lisant ces lignes à quel point ils ont à cœur d’alerter l’opinion, d’accompagner les mouvements politiques de l’époque et de faire en sorte que la conscience collective soit plus associée à la question du vivant. Nous sommes encore dans les Trente Glorieuses, une période où tout semble permis. Ce ton alarmiste, presque déprimant, a sans doute, expliqué à terme la fin du journal.

INA - Quels rapports entretenait le magazine avec les mouvements d’écologie politique émergeants ? 

SR – La Gueule Ouverte est l’un des premiers piliers de l’écologie politique. Le journal a notamment soutenu la candidature de René Dumont (premier candidat écologiste à l’élection présidentielle en 1974). Pour autant, il est aussi très ancré dans le pragmatisme politique et donc s’est posé la question du ralliement à François Mitterrand et à la gauche dite traditionnelle à la fin des années 70. Ces questions font écho à l’actualité. Dans les Unes que nous mettons en avant dans cette exposition, on retrouve des titres comme : « La Gauche découvre l’écologie  », « Pour qui les Verts vont voter au second tour ? ».

René Dumont
1974 - 08:17 - vidéo

INA - Quel est le dispositif de cette exposition ?

SR – L’exposition est très simple dans sa mise en place. Nous avons décidé d’exposer 35 unes de La Gueule Ouverte sous forme d’affiches en très grand format, pour plonger dans le fond des sujets par l’image qui les porte. Nous nous sommes inspirés d’une esthétique « propagande », avec un affichage brut, pour la simple raison qu’il s’agit d’un  journal militant. Plusieurs dispositifs viennent accompagner cet affichage : le Musée du vivant AgroParisTech apporte une vision historique avec des cartels qui donnent des éléments de contexte. Des QR codes permettront d’accéder aux numéros dans leur intégralité.

Grâce à l’INA, la plupart des unes sont associées à une archive audiovisuelle de l’époque qui souligne le traitement médiatique des sujets écologiques. Ces vidéos sont consultables sur smartphone grâce à un système de QR codes.

Enfin, l’artiste Rafael Alterio, à qui l’on doit le graphisme de l'affiche, va proposer une fresque autour de l’exposition, et nous allons porter tout un cycle d’événements autour de ses sujets. Pendant les trois mois que dure l’exposition, nous allons organiser des conférences, des marchés, des ateliers, des projections et même un festival de dessin de presse  : notre objectif est de s’interroger sur la manière dont on médiatise l’écologie, sur la façon dont on la politise, de nous demander par exemple si elle est transpartisane. Et de réfléchir à la question de sa transmission entre les générations.

INA – Une archive INA vous a-t-elle particulièrement marquée ?

SR –Je pense à une archive de 1977 : Isabelle Monnin explique que le journal a vocation à disparaître car s’il réussit sa mission, il n’aura plus besoin d’être. Cette vidéo montre bien ce qu’était l’esprit du journal.

Journal : la gueule ouverte
1977 - 03:59 - vidéo

La REcyclerie, un tiers-lieu dédié à l'écologie

Implantée au sein d’une ancienne gare de la Petite Ceinture réhabilitée en tiers-lieu éco-culturel, la REcyclerie accompagne tous les publics dans la question de la transition écologique.

Animée par l’association les « Amis REcycleurs », la REcyclerie cherche à sensibiliser le public aux valeurs éco-responsables, de manière ludique et positive et non-culpabilisante. Pour cela, le tiers-lieu propose une programmation culturelle, un atelier de réparation, une objéthèque, des podcasts, une ferme urbaine ainsi qu’un café-cantine responsable.

«La Gueule Ouverte, l’expo du journal qui annonçait la fin du monde»
Du 20 mai au 28 août.
La REcyclerie, 83, boulevard Ornano, Paris XVIIe
Un partenariat INA, La REcyclerie et Le Musée du Vivant d’AgroParisTech.


Une de Mars 1973.


Une du 7 mai 1975.


Une du 17 mars 1976.


Une du 15 mars 1978.


Une du 19 avril 1978

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