Comédien de théâtre et de cinéma, Bruno Cremer a notamment incarné le commissaire Maigret à la télévision, personnage qui lui valut une notoriété importante. Aux côtés de Michel Field, il évoquait ici ce personnage dévorant... Bruno Cremer est mort le 7 août 2010 des suites d’un cancer. 

Dans le magazine Le cercle de minuit du 14 janvier 1993, Michel Field l'interroge alors qu'il vient de tourner son douzième téléfilm de la série "Maigret". Il le questionne d'abord sur ses relations avec les différents metteurs en scène qui changent à chaque nouveau téléfilm.

"Est-ce que c'est vous qui, à chaque fois, induisait des différences dans votre personnage ?..."

... Ou est-ce que chaque réalisateur a finalement sa propre représentation de Maigret et que d'un film à l'autre, finalement, votre Maigret change ?

Bruno Cremer décrit son expérience, "Il doit changer sûrement, mais c'est une impression un peu étrange parce que quand on fait comme ça, une série, moi je n'avais jamais fait de série. Donc, on arrive sur le plateau et on a déjà tourné deux ou trois épisodes. Et on a un peu l'impression d'être un revenant parce qu'on a déjà vécu. Alors, on est un revenant et on voit des gens qui sont tout neufs, qui arrivent pour la première fois et d'autres qui font partie de l'histoire. Et nous, on est un peu déjà… On existe quelque part. On a existé et, inconsciemment ce sont des rapports un peu étranges.  Mais avec les metteurs en scène particulièrement".

Michel Field réitère sa question, "c'est à dire que vous les dominez d'un certain point de vue ?"

L'acteur dénie ce terme, "Ah pas du tout, ce n'est pas une question de domination. On n'est pas exactement dans la peau d'un acteur normal qui aborde un rôle en même temps que le metteur en scène, on a un passé, que le metteur en scène n'a pas."

Il explique pourquoi  selon lui son personnage n'est pas tout à fait le même à chaque épisode, "pour plusieurs raisons. Parce que les "Maigret" de Simenon ne se ressemblent pas forcément non plus. Il y a des nuances. Mais psychologiquement, il n'a pas toujours les mêmes réactions. Il est plus ou moins nerveux, plus ou moins du indulgent, plus ou moins humain. Il n'est pas exactement le même toujours. Il est plus ou moins actif. Ou bien, et il peut faire une enquête d'une manière très passive, en s'ennuyant. Ça peut arriver. C'est difficile à traduire, mais je trouverais ça intéressant. On ne l'a pas encore fait ça. Il faut attendre les prochains".

"C'est une expérience très étrange et je commence à y prendre un certain plaisir"

L'animateur l'interroge ensuite sur sa fidélité à Maigret, "c'est un peu étonnant de vous voir engagé dans une entreprise à aussi long terme que douze téléfilms, parce que vous avez quand même une carrière atypique". Cremer précise : "Il en a écrit 80 !", Field poursuit, "Oui, mais quand même. Un projet comme ça d'aussi longue durée. Vous le regrettez ?"

"J'ai pas réfléchi en le signant ironise-t-il, avant de poursuivre, ah pas du tout. Non, plus ça va, moins je le regrette, parce que je vous dis, c'est une expérience très étrange et je commence à y prendre un certain plaisir. Peut-être un peu malsain".  Malsain comme l'univers de Simenon l'est ? lui demande Michel Field.

Il répond, "Et comme un acteur l'est aussi".

Nouvelle question, "Qu'est-ce qui vous plaît dans cet univers-là ?"

Le comédien, s’enthousiasme, "C'est une expérience d'acteur très particulière et c'est très drôle, j'en ai douze à faire ! Mais je ne vais jamais y arriver ! Il m'a dit : Ah, c'est très étrange parce que je pensais que c'était une expérience intéressante de continuer un personnage comme ça à travers des histoires". Il avait tout à fait raison, parce que plus ça va, plus j'apprécie".

Michel Field ajoute, "Michel Bouquet, qui disait à propos du voyeurisme de Simenon : l'œil de Simenon passe tout au scalpel. Ce regard-là est celui, au mieux, d'un chirurgien ou, au pire d'un assassin". C'est une définition que vous feriez du regard que Simenon porte sur ses personnages ?"

Bruno Cremer commente humblement, "Michel Bouquet l'a faite, je ne vais pas la répéter. Oui, on peut en faire des tonnes de feuilles, vous savez quand on commence à analyser un auteur…"

"Maigret, c'est un personnage dangereux qui faire du tort aux acteurs…"

Le présentateur l'interrompt, "Qu'est-ce que vous pensez de la réaction de Simenon sur un de vos prédécesseurs qui était Jean Richard ? Il aurait dit… Cette fois, c'est Bruno Cremer qui lui coupe la parole, visiblement agacé par cette référence, "excusez-moi, paix à son âme. Il aurait dû se dispenser de faire des réflexions sur les acteurs qui jouaient ces rôles étant donné qu'il avait vendu ses droits. Alors, à partir du moment où un auteur vend ses droits, il n'a plus le droit de parler !"

Michel Field tente de tempérer un peu son propos, "Regardez ce qu'il disait, c'est pas méchant, mais c'est pas méchant !"

Bruno Cremer persiste dans son agacement, "mais non ! Mais c'est très méchant pour l'acteur, il était mort !"

Michel Field, qui s'amuse visiblement de la situation, ironise, "donc les téléspectateurs ne saurons jamais ce que Simenon…" Mais, une fois de plus, Bruno Cremer l'interrompt avant qu'il ne termine sa phrase : "donc on touche et puis après, on va critiquer notre travail. C'est très désagréable et ça peut arriver. C'est très risqué de jouer devant un auteur".

Michel Field parvient enfin à citer Simenon mettant fin à la frustration des téléspectateurs, "voilà ce qu'il disait quand même. Vous ne me censurerez pas. Non, mais il reprochait juste dans les réalisations, en disant "un commissaire divisionnaire a tout de même une certaine éducation, on ne rend pas visite aux gens avec le chapeau sur la tête. On n'interroge pas un suspect en le gardant sur la tête et en fumant la pipe. Ça me choque !"

A Bruno Cremer, il demande, "est que c'est des considérations que vous avez, vous ?"

"Moi, je ne le fais pas parce que ça ne va pas avec ma nature, mais ça ne me choque pas que certains acteurs le fassent. Pourquoi ? Si ça va avec leur personnage, on n'est pas forcé de toujours... Il n'y a pas un seul Maigret. Il y avait un Maigret dans la tête de Simenon, qu'il a bouffé d'ailleurs en partie. Je voulais dire le personnage, il peut manger l'auteur… C'est un personnage dangereux qui faire du tort aux acteurs... Parce qu'il garde la vedette, répond-il en riant. Prenez les acteurs célèbres qui l'ont joué, ce n'est pas dans Maigret, je vous parle des acteurs célèbres dont on connaît la carrière, mais ce n'est pas dans Maigret qu'on se souvient d'eux. Gabin, ce n'est pas vraiment dans Maigret qu'on se souvient de lui. Il a fait des films encore beaucoup plus forts que cela. Michel Simon pareil, Charles Lawton, je n'en parle pas. En fait, tous les acteurs qui ont joué Maigret, ce n'est pas là où ils se sont immortalisés, si vous voulez.

Michel Field le titille gentiment, "alors vous avez un peu les foies ?"

"Je me dis que peut-être, on peut aussi s'immortaliser. Je pense que Jean Richard s'immortalisera dans Maigret parce qu'il en a fait 80. J'aurais pas le temps d'en faire autant, moi de toute façon je commence trop tard…"

Focus sur Bruno Cremer

"Quand il commence une enquête, il est pris d'une certaine fièvre..."

Né le 6 octobre 1929 à Saint-Mandé, Bruno Cremer débute au cinéma à la fin des années 1950. Son premier rôle important, il le doit à Pierre Schoendoerffer qui le fait jouer dans la 317e section. C’est dans les rôles de militaires, de baroudeurs ou de flics qu’il sera le plus souvent cantonné à cause de son imposante carrure, alors que son registre de comédien est beaucoup subtil. Parmi les réalisateurs avec lesquels il a travaillé à plusieurs reprises, on trouve Yves Boisset et Jean-Claude Brisseau, pour qui il a notamment tourné dans Noce blanche avec la très jeune Vanessa Paradis.

Maigret, son chapeau et sa pipe

A partir de 1991, il se fait connaître du grand public grâce au commissaire Maigret. C'est le seizième comédien à interpréter ce héros de Georges Simenon. Prenant la succession à l’écran de Jean Richard, il endosse le costume du héros de Simenon jusqu’en 2005 dans une cinquantaine de téléfilms, donnant au personnage une densité très forte.

Il renoue avec le long métrage en 2000 dans Sous le sable de François Ozon, incarnant le mari de Charlotte Rampling qui disparaît de manière énigmatique au début du film. La même année, il publie un récit autobiographique, Un certain jeune homme où il évoque sa jeunesse, ses débuts de comédien et sa vie jusqu’à la mort de son père. Thierry Ardisson l’interviewe à ce sujet dans Tout le monde en parle. Une rare occasion d’entendre un peu plus longuement cet homme pudique et discret qui s’est peu montré dans les médias en dehors de ses rôles.

Florence Dartois

Rédaction Ina le 09/08/2010 à 11:42. Dernière mise à jour le 07/08/2020 à 09:22.
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