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«Les GAFAM définissent comment le grand public accède à l’information sur Internet»

«Les GAFAM définissent comment le grand public accède à l’information sur Internet»

INTERVIEW - Dans le cadre de la cinquième édition de Médias en Seine, le festival des médias de demain dont l’INA est partenaire, nous avons rencontré Nikos Smyrnaios, spécialiste des médias numériques, qui intervient dans la table ronde sur les rapports entre les médias et les géants de la tech.

Propos recueillis par Benoît Dusanter - Publié le 21.11.2022

« Les GAFAM contrôlent tellement de services qu’il semble difficile de les voir disparaitre ». Nikos Smyrnaios. Crédits : AFP.

Nikos Smyrnaios est enseignant chercheur à l’Université de Toulouse en science de l’information et de la communication, spécialiste des médias numériques et de l’économie politique de l’Internet. Il est l’auteur de Les GAFAM contre l’Internet, une économique politique du numérique aux éditions INA, et écrit régulièrement pour La revue des médias. Entretien.
 

INA - Quels rapports entretiennent les médias avec les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) aujourd’hui ?

Nikos Smyrnaios - Depuis une vingtaine d’années, les médias sont de plus en plus dépendants de plateformes numériques monopolistiques, c’est-à-dire des entreprises multinationales qui contrôlent l’essentiel de l’économie numérique ainsi que l’infomédiation, soit le processus qui fait rencontrer une offre d’information avec une demande. Ces acteurs définissent les conditions et hiérarchisent les sources dans lesquelles le grand public accède à l’information sur Internet.
 

INA - Quelles formes prend cette dépendance ?

N. S. - La dépendance la plus évidente est l’accès. Aujourd’hui, la grande majorité des personnes qui vont aller sur Internet chercher une information vont passer par une plateforme (réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter, plateforme vidéo comme Youtube, ou moteur de recherche comme Google). Le contenu avec lequel l’individu sera mis en relation sera choisi par la plateforme en fonction d’un certain nombre de critères (via des algorithmes) définis par les plateformes dont l’objectif est de maximiser leur propre profit, sans forcément intégrer de critères qualitatifs de nature journalistique.

D’autres modes de dépendances sont liés à l’économie des médias numériques. Facebook et Google sont aujourd’hui les principaux financeurs des médias dans le monde. Cela passe soit par des projets dédiés comme « Google news initiative » qui finance des projets médias, soit par des financements via des accords sectoriels, sur la rémunération des droits voisins par exemple.

Enfin, il y a une dépendance publicitaire. Les médias sont obligés de mettre en place des partenariats car les plateformes contrôlent le secteur. Et puis les journalistes sont également dépendants des outils proposés gratuitement par les GAFAM mais qui créent une forme d’accoutumance. L’ensemble de ces éléments créé une situation d’asymétrie de pouvoir entre les médias et les acteurs de la Silicon Valley.
 

INA - Quelles sont les conséquences pour l’information ?

N. S. - Ce rapport de dépendance est devenu structurel, systémique. Le journalisme est contraint de s’adapter aux exigences des plateformes numériques pour produire un flux continu de contenus qui sont parfois produits rapidement pour suivre le buzz, pour « faire du clic », pour montrer aux algorithmes une production importante qui mérite d’être mise en avant. Cette intégration entre médias et plateformes monopolistiques a été le catalyseur d’une mutation du journalisme vers un modèle commercial et productiviste, mais qui trouve ses origines dans des évolutions plus anciennes comme la concentration de la propriété, la financiarisation, les changements au niveau du management ou la précarisation des journalistes. Tout cela peut avoir des conséquences néfastes sur la qualité de l’information, sur la diversité et le pluralisme qui sont nécessaires pour le fonctionnement démocratique de nos sociétés. L’attention va être portée sur un petit nombre de médias qui ont des relations privilégiées avec les plateformes et qui obéissent aux critères imposés par elles y compris en adoptant leurs standards techniques. On a là un paradoxe : avec Internet, il n’y a jamais eu autant de médias dans l’Histoire et pourtant la consultation reste très concentrés sur un petit nombre de sites à très grande audience.

INA - Les États eux-mêmes ne deviennent-ils pas dépendants de ces plateformes ?

N. S. - Les plateformes monopolistiques participent au fonctionnement de la « sphère publique numérique » c’est-à-dire cet espace de médiation dans lequel circulent les discussions, les idées, les discours, tout ce qui fait la politique finalement. Dans cet espace, on trouve les médias, les mouvements sociaux, des États, des ONG, les lobbies… Tous émettent des discours et tentent d’influencer l’opinion publique. Ces entreprises sont donc au cœur du système politique actuel car le débat public se déroule en grande partie dans leurs domaines propriétaires. Elles ont donc le pouvoir de moduler les échanges et de hiérarchiser l’information, et même de censurer certains gouvernements ou hommes politiques. Cependant, tous les États ne subissent pas cette domination. On assiste depuis quelques années à un changement de paradigme. Les États les plus puissants, comme l’Union européenne ou les États-Unis mais aussi l’Inde, mettent en œuvre des mesures de réglementation de plus en plus fortes. C’est le cas par exemple avec la censure des médias russes par les plateformes au début de la Guerre en Ukraine sous ordre de l’Union européenne. Ou l'obligation faite par le gouvernement indien à Facebook, Twitter et Youtube de censurer de milliers de sites internet, profils et posts. Il peut donc y avoir une collaboration, voir une connivence entre le pouvoir politique et les plateformes numériques.
 

INA - Quel regard portez-vous sur le récent rachat de Twitter par le milliardaire Elon Musk ?

N. S. - Le traitement journalistique de cette information est majoritairement superficiel. On se contente de traiter des aspects les plus spectaculaires de cette opération (les provocations d’Elon Musk, sa vie, ses relations). Ensuite, il y a la concentration du traitement journalistique sur les modifications technologiques. Comme si ces changements (comme le payement de la certification des comptes) allaient produire des effets par eux-mêmes. Or, il y a derrière des sujets très politiques. Tout d’abord, il y a le traitement des salariés de Twitter et le management d’Elon Musk qui est l’expression la plus aboutie du management néolibéral où l’on prend des décisions brutales sans prendre en compte la vie des salariés, ni les réglementations du droit du travail. Ensuite, cela pose le problème de la modération du contenu et de sa valeur. Du point de vue d’Elon Musk, la modération équivaut à une  censure. En réalité, le principe de la modération du contenu consiste à essayer de cultiver un espace public sain où l’on peut débattre sans subir la violence, la haine ou le harcèlement, à trouver un équilibre entre la liberté d’expression et la protection des personnes. Or Elon Musk instrumentalise ce problème : au nom de la liberté d’expression, il licencie les équipes qui s’occupent de cette question importante et très complexe pour faire des économies et pour servir les intérêts de ses amis d’extrême droite.
 

INA - Quel avenir pour ces plateformes ?

N. S. - La Silicon Valley connaît actuellement une période difficile. Depuis le début de l’année 2022 on assiste à près de 150 000 licenciements dans les entreprises de la Tech, et ce sans compter les sous-traitants. La firme Méta (Facebook, Instagram, Whatsapp) a annoncé 11 000 licenciements, Twitter a renvoyé la moitié des salariés, Amazon et Microsoft ont aussi diminué leur masse salariale. Mais il ne faut pas interpréter ces annonces comme la fin de GAFAM. Il y a là comme un effet d’optique car ces licenciements arrivent après la pandémie de Covid qui a vu à la fois exploser la capitalisation boursière, la rentabilité et les embauches. On assiste surtout à un ajustement. Les positions de ces entreprises me paraissent très solides à court terme. Il faut suivre de plus près les cas de Twitter et Facebook car leurs services de réseautage social sont plus exposés à la concurrence et leur modèle économique publicitaire plus fragile. Par ailleurs, des erreurs stratégiques restent propres à ces entreprises. Par exemple, le fait que Mark Zuckerberg (dirigeant de Méta) mise tout sur le métaverse qui perd 15 milliards par an, c’est un gros risque. Mais dans l’ensemble, ces entreprises contrôlent tellement de services qui nous sont indispensables dans nos activités sociales et économiques quotidiennes qu’il me semble difficile de les voir perdre leur magistère dans un avenir proche.

« Comment traiter des géants de la tech dans les médias »

Le 21 novembre 2022
Table ronde de 11h00-11h30, Galerie Seine. Maison de la Radio et de la Musique.

Intervenants :
- Julia Angwin, spécialiste du numérique et des algorithmes et fondatrice de the Markup
- Nikos Smyrnaios, auteur de Les GAFAM contre l’Internet, une économique politique du numérique

Nikos Smyrnaios.

Nikos Smyrnaios.

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