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Laurent Desmard : «L’Abbé Pierre était un voleur d’ennuis»

Laurent Desmard : «L’Abbé Pierre était un voleur d’ennuis»

À l’occasion de la projection en avant-première au Festival de Cannes de «L'Abbé Pierre, une vie de combats» réalisé par Frédéric Tellier, avec Benjamin Lavernhe de la Comédie-Française dans le rôle-titre, nous avons rencontré Laurent Desmard, ancien secrétaire particulier de l’Abbé Pierre jusqu’à sa mort en 2007 qui a largement participé à l’écriture du scénario. Un travail de plus de deux ans qui s’est notamment appuyé sur un ensemble d’archives conservées à l’INA. Le film, qui sortira le 15 novembre prochain, s’inscrit dans une séquence mémorielle de la Fondation à l’approche du 70e anniversaire du célèbre appel de l’hiver 1954 et à l’«insurrection de la bonté» réclamée par l’abbé Pierre face au décès de nombreuses personnes sans abri victimes du froid.

Propos recueillis par Benoît Dusanter - Publié le 21.06.2023

Laurent Desmard, l'Abbé Pierre et Raymond Etienne le 2 février 2004 à La Sorbonne. Crédits : JOEL ROBINE / AFP

INA - Comment est né votre engagement auprès des compagnons d’Emmaüs ?

Laurent Desmard - Après Mai 68, j’étais à la recherche de communautés de vie. J’avais lu un livre sur les chiffonniers d’Emmaüs de Boris Simon qui m’avait beaucoup plus. J’ai alors contacté l’abbé Pierre et il m’a envoyé à la communauté Emmaüs de Brest. J’y suis donc entré comme volontaire. Très vite, j’ai voulu rester avec les compagnons. J’ai fait des stages et suis devenu responsable de communauté affecté à la communauté de Metz, puis à Bougival en région parisienne. J’ai travaillé là pendant une dizaine d’années et avec d’autres responsables, nous avons fondé Emmaüs France car l’abbé Pierre n’était pas un organisateur. Il fallait donc organiser le mouvement. Puis le président d’Emmaüs international est venu me trouver pour travailler à l’organisation du mouvement à l’étranger. Par la suite, j’ai proposé à l’abbé Pierre d’être son secrétaire particulier. Ce que je suis devenu jusqu’à sa mort en 2007. Durant cette période aux cotés de l’abbé, je l’ai représenté au Conseil d’administration de la Fondation Abbé Pierre. Puis j’ai remplacé Raymond Etienne à la tête de la Fondation. À mes débuts dans Emmaüs, j’étais un peu idéaliste et petit à petit les compagnons m’ont appris le sens de la solidarité. Ce sont des personnes formidables pleines de ressources et d’humanité. On ne peut pas rester insensible face à une telle humanité et c’est ainsi que s’est renforcé chez moi un militantisme et une soif de justice sociale.

INA - Quelles sont aujourd’hui les actions de la Fondation Abbé Pierre ?

Laurent Desmard - L’Abbé Pierre utilisait ces trois mots : annoncer, dénoncer, agir. Annoncer qu’un autre monde est possible, dénoncer tout ce qui fait que l’on n’y arrive pas, et montrer par l’action que l’on est capable d’y arriver. C’est le pilier, la clé de voûte de la Fondation. Nous sommes là pour dire à tous : « Vous pouvez vous en sortir ». Pour cela il faut des moyens, bien sûr. Aujourd’hui, la Fondation remplit ses missions uniquement grâce aux dons. Nous avons très peu de subventions. Tout ce que nous faisons, c’est grâce à la générosité des donateurs. Nous avons leur confiance. Cela nous donne aussi une indépendance dans nos actions mais aussi dans nos interpellations politiques. Nous avons donc un rôle d’aide concrètes auprès des personnes mal logés ou sans logement, mais aussi de défense des droits des plus vulnérables, ainsi qu’un rôle d’interpellation politique. Nous avons également un rôle de préservation de la mémoire de l’abbé Pierre.

INA - Pouvez-vous nous parler de « l’homme » abbé Pierre ?

Laurent Desmard - Ma relation avec lui était semblable à celle que l’on peut avoir avec son grand-père. Il y avait beaucoup de bienveillance réciproque. J’avais beaucoup d’admiration pour lui évidemment. Il avait cette dimension très simple, loin de l’image médiatique. Il y a deux choses qui m’ont toujours surpris chez lui. D’abord, il avait une capacité extraordinaire à se mobiliser. Et puis il faisait énormément attention à son entourage. Je le définissais souvent comme un « voleur d’ennuis ». Quand les gens venaient, à peine les soucis étaient sortis de leur bouche qu’ils devenaient les ennuis de l’abbé Pierre. Et tout de suite, il faisait le nécessaire pour régler les problèmes. C’était très impressionnant.

INA - Comment percevait-il son image médiatique ?

Laurent Desmard - Il était toujours en difficulté par rapport à ça. Il me disait : « Tout le monde me trouve extraordinaire mais moi quand je me regarde dans la glace, je sais mes défauts et la distance qu’il y a entre cet idéal et qui je suis ». Il a eu des moments de déprime par rapport à ça. Il ajoutait : « Je ne peux pas le dire. Si je le dis, on va dire que je suis modeste ».

INA - La Fondation Abbé Pierre ouvre une grande séquence mémorielle à l’aube du 70ème anniversaire de l’appel d’Hiver 54. Pouvez-vous nous la décrire ?

Laurent Desmard - Oui il y a plusieurs temps forts. Une biographie est récemment sortie. Il y a aussi l’exposition « L'abbé Pierre : faire la guerre à la misère », à Citeco qui a débuté en mai dernier. On y retrouve une série de clichés inédits sur la vie de l’abbé Pierre. C’est un lieu, un musée fréquenté par beaucoup de jeunes, je sais qu’il aimait profondément la jeunesse. Un documentaire à base d’archives de l’INA va aussi voir le jour. Et puis il y a un biopic qui a été présenté au Festival de Cannes : L'Abbé Pierre, une vie de combats, réalisé par Frédéric Tellier et interprété par Benjamin Lavernhe de la Comédie française.

INA - Justement vous avez participé à l’écriture du film. Un travail pour lequel l’équipe s’est plongée dans les archives de l’INA.

Laurent Desmard – Oui. Le réalisateur et les comédiens ont utilisé la matière des archives pour coller au plus proche du personnage. C’est fantastique. C’est un très beau film. Frédéric Tellier est un homme extraordinaire. Lui et les comédiens ont bien saisi le personnage. Emmanuelle Bercot est magnifique en Lucie Coutaz (secrétaire de l’abbé Pierre après la Seconde Guerre mondiale). Les relations humaines sont très bien retranscrites dans le film. Benjamin Lavherne est extraordinaire : dans bien des passages de ce film je me suis posé la question « est-ce l’acteur ou des images d’archives ? » même la voix et les particularités du langage de l’abbé sont reproduites ce travail colossal de l’acteur est véritablement fascinant. Je me souviens que l’abbé Pierre était venu au Festival de Cannes en 1987 lors de la présentation du film Hiver 54 avec Lambert Wilson.

INA - Quelle archive illustre le mieux pour vous l’abbé Pierre ?

Laurent Desmard - Outre l’appel de l’hiver 54 qui est sans doute la plus emblématique, je pense aussi à sa dernière intervention à l’Assemblée nationale pour défendre de la loi SRU. J’ai participé activement à ces événements, c’était fantastique. Lorsqu’il raconte cela, vous ne pouvez pas rester insensible. Il y a aussi tout l’épisode de l’Église Saint-Bernard où nous venions en aide aux sans-papiers et toutes ses participations à la présentation des rapports sur l’État du mal-logement en France, publiés par la Fondation Abbé Pierre. C’était très fort.

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