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"La belle et la bête" : la poésie de Jean Cocteau au cinéma

"La belle et la bête" : la poésie de Jean Cocteau au cinéma

Il y a 75 ans sortait en salle l'ovni cinématographique "La belle et la bête", un conte poétique et envoûtant adapté au cinéma par Jean Cocteau. Truffé d'effets spéciaux, il permit à Jean Marais d'incarner l'un de ses plus beaux personnages, mais au prix de nombreuses souffrances.

Par Florence Dartois - Publié le 28.10.2021
 

L'histoire de La belle et la bête est connue dans le monde entier. Le conte a été adapté au cinéma, au théâtre et à la télévision. Au cinéma, les plus jeunes se souviennent sans doute de son adaptation par les studios Disney, mais, une autre interprétation du conte a été portée sur grand écran par le poète Jean Cocteau. Avec lui, La belle et la bête est devenu un film onirique, sorti au cinéma le 29 octobre 1946.

Ce conte relate la relation teintée de crainte et d'amour qu'entretiennent la Belle et la Bête. Belle est jalousée par ses deux sœurs. Leur père part un jour en voyage, promettant de ramener un cadeau à Belle. Sur le chemin de retour de son périple, il se perd dans un étrange château. Dans le jardin, il cueille une rose pour Belle, mais cet acte sacrilège courrouce l'énigmatique propriétaire des lieux : la Bête, un homme au visage animal. La Bête accepte de lui laisser la vie sauve à la condition qu'une de ses filles vienne vivre au château avec lui. Belle va accepter pour sauver son père…

Pour les rôles-titres, Jean Cocteau choisit Josette Day pour incarner Belle et Jean Marais, son compagnon à la ville, pour le rôle de la Bête. Dans l'interview présentée en tête d'article, extraite de l'émission "Gros plan" et diffusée  en mars 1957, le comédien revient sur ce  rôle marquant et complexe de sa carrière.

Le masque du succès

En 1946, le tournage d'un tel film est un défi car il implique de nombreux trucages, à une époque où les effets spéciaux n'en sont qu'à leurs balbutiements. Jean Marais décrit les difficultés du tournage, notamment la pause du masque qu'il devait porter pour incarner la Bête, soulignant humblement que son "rôle n'était valable que grâce au masque de la bête". Il confie qu'il fallait 5 heures chaque matin pour lui poser "ces pansements poilus". En plus du visage, on lui avait maquillé les dents "au vernis noir" et posé "des crocs". Autre difficulté : "Ces crocs de carnivores m'interdisaient de manger toute autre chose que des purées ou des compotes", plaisante-il.

Après avoir évoqué les détails concrets de ce tournage, le comédien loue "la bonté et la patience" du réalisateur à son égard.  Une bienveillance d'autant plus méritoire que Jean Cocteau n'était pas au mieux de sa forme à l'époque. Il confie que ce film était une sorte de métaphore du propre état physique de Jean Cocteau, "il souffrait d'une maladie de peau qui dura 6 ans, et qui commençait à ce moment-là (…) Tout cela, avec sa barbe qu'il ne pouvait pas raser formait une autre sorte de masque, beaucoup plus terrible que le mien". Jean Marais ajoute que malgré son inconfort, il parvenait à créer une "atmosphère d'amitié et de gaïté". 

Des trucages surprenants

Parmi l'équipe du tournage, se trouvait un certain René Clément, le réalisateur de Jeux interdits. Cocteau le poète lui avait dit alors "pour savoir faire du merveilleux, il faut savoir faire du quotidien", faisant référence aux multiples trucages utilisés dans le film avec des techniques bien concrètes.

René Clément : La Belle et la Bête
1979 - 03:48 - vidéo

René Clément revient lui aussi sur ce masque si compliqué à réaliser et qui obligeait Jean Marais à se lever aux aurores. Avec enthousiasme, l'ancien conseiller sur le film raconte comment, avec Cocteau et Henri Alkan, ils avaient préparé tous les trucages "à l'oeil", "on voyait les miracles se faire sous nos yeux et nous les filmions. Les apparitions dans les glaces, on voyait une apparition dans une glace", se souvient-il.  "Avec Henri Alkan, il y avait des effets de densité de lumière qui faisaient apparaître au niveau général, des visages dans des glaces", complétait-il. René Clément dévoile ensuite les secrets de la scène où la Belle apparaît au bout d'un couloir et semble se mouvoir sans marcher.

Des tenues fantastiques

Ce film onirique doit aussi sa magie à la beauté des costumes réalisés par Pierre Cardin. Dans l'émission "Dim Dam Dom" en 1968, le grand couturier revenait sur cette aventure qu'il vécut aux côtés de Christian Bérard et de Marcel Escoffier, dans l'atelier de la Maison de couture Paquin. Il raconte encore émerveillé qu'il réalisait les costumes et jouait même les mannequins.

"J'étais tellement fou que j'en rêvais la nuit (...) on m'a remarqué (…) Ça se voit quelqu'un qui est sincère et enthousiaste".

Un cinéaste innovant

Reste à écouter la parole du cinéaste en personne.  En février 1958, Jean Cocteau était interrogé dans le magazine radio "Rendez-vous à cinq heures". Il devait faire deviner le titre de son film aux auditeurs. L'occasion pour lui de livrer quelques secrets de tournage. Il revient d'abord sur ses sources d'inspiration et sur l'origine de ce conte. Le cinéaste poursuit par des anecdotes concernant son insouciance face aux scènes de mirages, "comme je ne sais rien du cinéma, je n'ai pas peur, je me lance dans n'importe quoi, et il faut que je réussisse à tout prix". Il raconte ensuite le succès du film dans le monde entier. Il était joué depuis 18 ans dans un cinéma de New York au moment de cette interview.

Jean Cocteau insiste ensuite sur la fidélité au conte, dont il s'est inspiré pour certaines scènes, notamment les bras tenant les candélabres accrochés au mur. Et pour terminer, le réalisateur rend un vibrant hommage à son interprète, Jean Marais, "un être admirable qui estime que le physique est l'ennemi du comédien. Il dit que quand un comédien a reçu la malchance d'un physique, il doit vaincre de physique pour imposer son talent". 

"J'ai voulu contrarier ce goût de la poubelle, et j'ai fait ce film".

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