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« Le silence de la mer » raconté par son auteur Vercors

« Le silence de la mer » raconté par son auteur Vercors

Il y a 80 ans, le 20 février 1942, les Editions de minuit éditaient « Le silence de la mer » un ouvrage qui allait devenir le symbole de l'âme résistante de la France. Derrière cette maison d'édition et derrière ce roman se cachaient un résistant, Jean Bruller, connu sous le nom de Vercors. En 1974, il racontait la naissance de cette oeuvre majeure.

Par Florence Dartois - Publié le 17.02.2022
 

Le Silence de la mer, achevé d'imprimer le 20 février 1942, est un texte majeur de l'édition de la Seconde Guerre mondiale. Il reste encore aujourd'hui un symbole fort de l'esprit de résistance.

Ce texte court de moins de 100 pages, qui donne son titre à un recueil de nouvelles, raconte la relation entre un officier allemand, au début de l’occupation en 1941, avec la famille dont il a réquisitionné la maison et avec qui il partage le logis. Eduqué, amoureux de la culture française, il va tenter de nouer le dialogue avec un vieil oncle et sa nièce, bien décidés à ne jamais lui adresser la parole. Face à l’occupant, ce mutisme volontaire sera leur manière de résister.

Rédigé au cours de l'été 1941 par un certain Vercors, le pseudonyme de l'illustrateur Jean Bruller, la publication du Silence de la mer a bénéficié d'un concours de circonstances. L’archive en tête d’article est l'une des très rares interviews de Jean Bruller dans laquelle il relate ces événements. En septembre 1974, à la demande d’un téléspectateur des « Dossiers de l’écran », il revenait sur la genèse de son livre.

Concours de circonstances

La nouvelle était destinée à paraître dans la revue clandestine La Pensée Libre, éditée par des communistes. Mais une saisie de la Gestapo obligea Jean Bruller et son ami Pierre Lescure à l’éditer par leurs propres moyens dans une maison d’édition clandestine qu'ils allaient fonder ensemble : les Éditions de Minuit. Le Silence de la mer est le premier ouvrage de la maison.

Vercors raconte ici que l’un des membres de la revue clandestine La Pensée Libre s’était adressé à Pierre Lescure pour « élargir la rédaction, pour que ce ne soit plus une revue purement communiste, mais une revue résistante. Et il s'était adressé à Pierre Lescure parce qu'il était en relation avec beaucoup d'écrivains », se souvient-il, avant d'expliquer comment il est lui-même entré dans l’aventure, à la demande de son ami, qui souhaitait ajouter un texte court au contenu de la revue : « J'avais écrit quelques articles, des choses comme ça. Il savait que je pouvais écrire », ajoute-t-il.

Après avoir évoqué une anecdote qui lui inspira le personnage de l’Allemand patriote mais épris de culture française, Jean Bruller revient sur la saisie de la revue communiste par les Allemands, le fait déclencheur de sa vocation d'éditeur : « Ce qui s'est passé, c'est qu’un mois après, la revue avait disparu. Les rédacteurs étaient en fuite. L'imprimeur arrêté, peut-être. Je me suis trouvé avec ce récit sur les bras, n'ayant pas d'éditeur. Et j'ai repensé au fait qu’avant la guerre, c'était moi-même qui éditait mes propres albums. Je faisais en même temps éditeur et dessinateur, et je me suis demandé pourquoi je ne serais pas à la fois l'écrivain et l'éditeur. »

Une édition artisanale

L'auteur et éditeur précise que dans cette nouvelle maison d'édition encore balbutiante et clandestine, Pierre Lescure s'occupait du « côté littéraire » grâce à ses nombreux contacts dans le monde littéraire, alors que lui s'occupait de la fabrication et de la relation avec les éditeurs. Dans la suite de cette intervention, Jean Bruller énumère les difficultés rencontrées pour éditer ce premier ouvrage. Il a d'abord dû faire appel à un petit éditeur spécialisé dans les faire-parts, « il l’a fait en trois mois », précise-t-il, avant d'évoquer le brochage confié à une amie, Yvonne Davy, lui-même s'occupant de la réalisation des « couvertures dans [sa] cuisine ».

Jean Bruller raconte ensuite que faute de moyens, et pour ne pas attirer l'attention de l'occupant, les premiers volumes ont été diffusés uniquement « par liste » grâce à des contacts comme le médecin Robert Debré.

Bien que la publication des recueils ait été effective dès février 1942, Vercors explique pourquoi la sortie du livre a encore dû être reportée à la demande de Pierre Lescure. En effet, membre d’un réseau de résistance démantelé par les Allemands, il avait dû fuir pour se mettre à l'abri : « Il nous a demandé de retarder la sortie jusqu'à ce que lui-même soit en sécurité. De sorte que nous l'avons gardé encore plusieurs mois et qu'il n'est sorti alors réellement qu'à la fin de l'été 42 ».

Après toutes ces péripéties, Le Silence de la mer a pu être distribué sous le manteau. Parvenu miraculeusement à Londres, le général De Gaulle en a ordonné une réédition massive pour une diffusion qui aiderait à soutenir le moral de la Résistance française. Cette diffusion clandestine-officielle lui a apporté un succès immédiat mais des critiques aussi. En effet, après 1942, certains lecteurs troublés par le décalage entre le récit et la réalité de l'occupation allemande ne souhaitaient qu'une chose : combattre et rejoindre la Résistance. Le temps du silence prôné par le livre était passé, l'heure de la lutte avait sonné.

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