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Le monde de l'abondance et de la consommation analysé en 1975

Le monde de l'abondance et de la consommation analysé en 1975

En préambule du premier conseil des ministres de la rentrée le 24 août 2022, Emmanuel Macron a averti que l’on quittait « le temps de l’abondance » pour entrer dans celui des restrictions et des pénuries. Serait-ce la fin de la consommation illimitée ? Des spécialistes avaient déjà examiné cette question dès les années 1970. Voici quelques-unes de leurs réflexions, qui résonnent aujourd’hui.

Par Florence Dartois - Publié le 24.08.2022
 

Sur un ton grave, Emmanuel Macron a dressé mercredi 24 août un bilan sombre de l’état de la société, et du monde en général, lors d'un propos liminaire en ouverture du conseil des ministres. « Je crois que ce qu'on est en train de vivre est de l'ordre d'une grande bascule ou d'un grand bouleversement », a-t-il déclaré, ajoutant : « nous vivons la fin de l'abondance, celle des liquidités sans coût - on devra en tirer les conséquences économiques - celle de produits et de technologies qui nous paraissaient perpétuellement disponibles, la rupture des chaînes de valeurs. La rareté de telle ou telle matière ou technologie réapparaît, comme celle de l'eau. ». Cette déclaration tend à valider l'impression que « le monde d'après » sera plus frugal que celui d'avant, celui apparu avec la Révolution industrielle à la fin du XIXe siècle et qui s'est développé en France dans ce que l'on a appelé« Les trente glorieuses ».

L'époque de l’ultra consommation, où tout était disponible à moindre coût, est proche d'être révolue. Cet avertissement résonne avec les propos de spécialistes et penseurs qui, dans les années 1970, anticipaient ce déclin. Sans doute étaient-ils alertés par la première crise du pétrole qui avait débuté. Le monde traversait l’une de ses premières grosses crises énergétiques et connaissait des pénuries de pétrole. En France, le gouvernement incitait les Français à faire des économies d'énergies et à mener la « chasse au gaspi ». Pour les experts, le concept d'une société de consommation infinie était déjà caduc. 

Le 14 août 1975, l’émission « Des faits et des hommes », était donc consacrée à un postulat étonnant : la fin des objets. Postulat inconcevable à l'époque. Plusieurs sociologues, économistes et chercheurs, invités à partager leurs réflexions, alertaient sur la fragilité d'une société de consommation basée sur la satisfaction immédiate des désirs et sur ses nombreux dangers impliquant une production compulsive et un gaspillage intenable à long terme. Des discours et questionnements qui devaient paraître plus qu'improbables au téléspectateur, à qui on assurait, à grand renfort de « réclames », que les progrès technologiques et le développement industriel permettraient l’émergence d’une consommation de masse intarissable, indispensable à son bonheur.

Abandonner la propriété ?

Parmi ces spécialistes, nous vous proposons de découvrir en tête d’article le sociologue Rovillard. Il présentait son analyse personnelle des dangers d’une quête incessante de croissance et assurait, dans un contexte de croissance limitée, avec la raréfaction des matières premières, la modification des paramètres de prix, la crise de l’énergie, qu'il devenait nécessaire de faire évoluer la conception de production et de productivité illimitée. Cette manne continue était à ses yeux une illusion encouragée par le développement industriel qu’il dénonçait. La société devait selon lui repenser d’urgence le modèle économique, avec la nécessité de redéfinir les bases mêmes de la productivité en prenant en compte ce qu’il appelait « la responsabilité sociale de l’entreprise ». Changer de modèle économique et social ne pouvait passer à son avis que par le respect des travailleurs, « le respect du consommateur et le respect de l’environnement. ».

Mais comment sortir d’une société qui érigeait la consommation comme unique pourvoyeuse de bonheur ? Une société où posséder, multiplier les objets, puis en changer, donnait un sens à la vie de chacun. L’archive qui suit posait cette question en prenant l’exemple de la voiture. Car malgré la crise du pétrole et les appels à faire des économies d’énergie, les consommateurs étaient incités à changer de véhicule régulièrement. Un reportage montrait ce paradoxe, à travers l’exemple d’une femme achetant une nouvelle voiture alors que l’ancienne fonctionnait toujours « très bien ». A la suite de ce témoignage, le chercheur Jean Bouladon proposait de réfléchir à un autre système de partage des objets. Un système qui aujourd’hui gagne du terrain : la location à l’usage. Louer lui semblait être la solution au gaspillage et à la pollution.

« Il faut aller vers des solutions de mise en collectivité, avec des autos plus solides, plus chères, mais qu'on louerait... devenir utilisateur mais pas possesseur ».

Frustration, consommation et gaspillage

Les invités de l’émission réfléchissaient également sur les causes et conséquences humaine et psychologique de la surconsommation et de son corollaire, le gaspillage. Ainsi Jean Trémolières, célèbre nutritionniste et spécialiste de l'obésité, établissait un lien entre gaspillage, insatisfaction et surconsommation. Un engrenage qui débutait dès l’enfance. Plus tard, en consommant, l’homme cherchait à retrouver la sensation rassurante d'assouvissement. Les objets du désir perdant de leur attrait rapidement, il fallait ensuite les remplacer, sans jamais atteindre la plénitude. A ses yeux, l’ultra-consommation condamnait l’homme à la frustration. Acquérir au lieu de faire.

« Actuellement l'homme n'a plus le pouvoir et la liberté de faire l'oeuvre artisanale dans laquelle il se sent lui même. Il ne reste plus que le bricolage. Alors vous achetez des choses qui ne correspondent à rien » !

Un nouveau geste : jeter

Dans les années 1970, on venait de passer dans la société de l’éphémère et « jeter » devenait un geste nouveau. Adieu les consignes de bouteilles en verre, bonjour les bouteilles d’eau en plastique dont on se débarrassait sans penser à leur impact. Qui était responsable ? Celui qui jetait ou celui qui fabriquait l’objet qui ne pouvait être que jeté ? Ce progrès apparaissait à certains comme un piège. Ainsi l'économiste Jacques Attali faisait partie de ceux-là. Il allait plus loin en déclarant que le geste de jeter pouvait mettre en danger la stabilité des sociétés à long terme et augmenter les inégalités. Pour lui, l'acte de jeter mènerait nos société à l'instabilité et à l'effritement.

Jacques Attali : L'objet qu'on jette
1975 - 01:34 - vidéo

« L’objet qu’on jette c’est vraiment la manifestation de la solitude… on finit par jeter les hommes aussi, les vieux c’est le cas ». « Vers quoi va-ton ? Les pauvres jettent parce qu’ils sont obligés de le faire, et les riches gardent  parce qu’ils peuvent le faire».

Changer de modèle

En conclusion, Jacques Attali proposait d'échapper à la désagrégation promise en s’orientant vers une société de l’« être » plutôt que du « faire » qui ne déplairait pas aux frugalistes et autres partisans de la «slow life» apparus depuis. Ralentir le rythme représentait selon lui une amélioration considérable, mais ce ne serait possible qu’à travers une volonté politique qui l'autoriserait et l'organiserait. Il déplorait que ce ne soit pas le cas.

Qui sait, le défi de « décroissance » que propose certains permettra-t-il d'atteindre la « sobriété heureuse » défendue par Pierre Rahbi, et à trouver de nouveaux modèles de consommation plus raisonnés et raisonnables, tels que les imaginaient ces défricheurs d'un futur possible.

Jacques Attali : être ou faire
1975 - 00:56 - vidéo

« Ralentir le rythme serait une amélioration considérable de l'épanouissement de l'être ».

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