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Pithiviers, symbole de la politique collaborationniste et antisémite de Vichy

Pithiviers, symbole de la politique collaborationniste et antisémite de Vichy

Dimanche 17 juillet, Emmanuel Macron s'est rendu à Pithiviers dans le cadre de la commémoration du 80e anniversaire de la Rafle du «Vél d’Hiv». A cette occasion, le Président de la République a inauguré la gare de Pithiviers comme nouveau lieu de mémoire. Un lieu où se manifesta avec le plus d'horreur la collaboration du régime de Vichy.

Par Cyrille Beyer - Publié le 13.07.2022 - Mis à jour le 18.07.2022
Enfants de Pithiviers - 1990 - 04:23 - vidéo
 

Le président de la République a inauguré dimanche 17 juillet un nouveau lieu de mémoire de la Shoah en France : l'ancienne gare de Pithiviers. Désormais gérée par le mémorial de la Shoah de Paris, cette ancienne gare de la sous-préfecture du département du Loiret vit entre juillet et fin septembre 1942 six convois de déportés juifs partir pour Auschwitz. Non loin de ce lieu se trouvait le camp de Pithiviers (dont ne subsiste presque plus de trace matérielle aujourd'hui) qui illustre jusqu'à quelle folie meurtrière le régime de Vichy fut prêt à s'engager dans sa collaboration avec l'Allemagne nazie.

Dans ce camp - ainsi que dans celui de Beaune-la-Rolande, tout près - arrivèrent à l'été 1942 les 8000 familles juives qui avaient été arrêtées par la police française lors de la rafle du «Vél d'Hiv» des 16 et 17 juillet 1942. « Fait inédit, explique l'historien Laurent Joly [auteur de La rafle du Vél d'Hiv, Grasset, 2022]  dans Libération, 3000 enfants en bas âge sont séparés de leurs parents. » Alors que les parents et les grands enfants sont directement envoyés à la mort à Auschwitz, les jeunes enfants restent parqués dans le camp de Pithiviers en attente de leur future déportation, dans des conditions atroces : « Pithiviers symbolise cela, le drame des enfants, séparés de leurs parents et déportés dans des conditions ignobles. Il n’y a aucun équivalent de convois où des centaines d’enfants ont été ainsi mélangées à des adultes qu’ils ne connaissaient pas. Pithiviers symbolise le pire moment de la Shoah en France » explique Laurent Joly dans Libération

Triste vérité

Ces événements, encore trop souvent méconnus des Français, constituent donc la « tragédie dans la tragédie », et portent la lourde responsabilité de la police française, qui a surenchéri les demandes des Allemands. Une triste vérité que les Français apprennent pour la première fois en 1990, comme en témoigne ce reportage d'Antenne 2 placé en tête d'article. C’est avec un ton solennel que Daniel Bilalian, le présentateur du journal télévisé de 20h sur Antenne 2, informe les téléspectateurs en ce 28 avril 1990 de l'horreur du camp de Pithiviers, et de la lourde responsabilité française : « Je vais prendre maintenant un tout petit peu de temps pour m’expliquer, car le sujet est grave et très sérieux. Alors que la France s’apprête à commémorer demain la journée nationale de la déportation, le magazine L’Express fait cette semaine une révélation sur un crime oublié. L’un de ses reporters, Eric Conan nous raconte comment, en juillet 1942, à la suite de la première grande rafle des juifs de Paris rassemblés au Vélodrome d’hiver, les autorités françaises, la police ainsi que la gendarmerie qui s’étaient chargés du travail à la demande des Allemands, en avaient fait finalement beaucoup plus qu’on ne leur en demandait. »

Les autorités françaises, non seulement ont arrêté et déporté des milliers de juifs habitant Paris comme le leur avaient demandé les autorités allemandes, mais ont élargi ce crime aux enfants. « Les nazis ne désiraient voir déporter que les adultes et les enfants au-dessus de 16 ans, poursuit Daniel Bilalian. Mais à Paris tout le monde fut arrêté, y compris des enfants et des bébés. Au total, 3500 qui furent provisoirement transportés dans deux camps de transit, à Pithiviers dans le Loiret et dans sa région [pour les chiffres, nous nous sommes référé aux travaux historiques les plus récents rappelés en début et fin de cet article, NDLR]. Séparés de leurs parents, ils furent finalement déclarés bons pour la déportation par les nazis et expédiés vers les camps de la mort. Cette affaire tragique, méconnue jusqu’à présent, pose une nouvelle fois le problème de la responsabilité des autorités de Vichy dans la traque des juifs en France pendant la guerre.»

Après cette longue présentation en plateau, le reportage de Thierry Hay dans la sous-préfecture du Loiret, aujourd’hui une petite ville de 9000 habitants, donne à voir quelques rares images évocatrices de ce que fut un véritable enfer : « Un silo à grains fantomatique et quelques rails enchevêtrés, il ne reste que cela de l’entrée du camp le plus odieux du gouvernement de Vichy ». Et rappelle que Jean Leguay, le chef de la police française, avait demandé aux nazis le  feu vert pour déporter les enfants. «La réponse [des Allemands] tarde », poursuit le reportage.

Le souvenir d'un habitant

En attendant que les nazis ne décident du moment de leur déportation, les enfants, gardés par des gendarmes français indifférents à leur sort et encerclés de barbelés, sont victimes de poux, de parasites, de dysenterie. Un détenu, le docteur Russac, tente, malgré le peu de moyens, de leur venir en aide. Interrogé par Antenne 2, il se souvient avec émotion : « Certains étaient affalés, d’autres gémissaient, il y en avait qui étaient franchement malades, on m’a emmené immédiatement à l’infirmerie, plusieurs de ces enfants étaient atteints de scarlatine, de rougeole, d’angines, il y avait même des appendicites qu’il fallait de toute urgence expédier à l’hôpital. [Ces souvenirs], ce sont des yeux d’une tristesse qui ne m’ont jamais abandonné. J’ai gardé depuis ce temps-là une sensibilité toute particulière à ce qui concerne l’enfance. » 

A Pithiviers, explique le reportage, la population « se scinde en deux », entre « ceux qui ne voulaient pas savoir, et ceux qui savaient et qui ne pouvaient rien faire. » Interviewé par Antenne 2, Michel Junot venait d’être nommé en 1942, à 25 ans, sous-préfet du Loiret. Selon lui, « tout se passait entre le camp et la gare : le camp est le long de la gare, légèrement dehors de l’agglomération, et tout cela se passait, hélas c’est abominable à dire, mais sans que rien ne transpire à l’extérieur. »

Mais Antenne 2 a également interviewé un habitant de la ville, qui se souvient bien, les larmes aux yeux dans un témoignage exceptionnel, du convoi transportant les enfants : « On aurait jamais cru qu’une chose pareille pouvait arriver. Des gosses. Qu’est-ce qu’ils avaient fait ces gosses ?  Je revois toujours leurs petits bras qui sortaient des wagons. On aurait juré qu’ils disaient au revoir. »

Camp de Pithiviers
1990 - 11:27 - vidéo

Un peu plus d’un mois après cette révélation à la télévision française, le magazine Résistances, sur Antenne 2 (l'archive placée ci-dessus), proposait un long reportage de 11 minutes sur le camp de Pithiviers. Sur les lieux du drame, deux sœurs, Ginette et Sarah, respectivement 9 ans et 5 ans en 1942, parmi les quelques survivantes de cette tragédie, mais qui furent séparées de leurs parents et de leur frère aîné, se souviennent du traumatisme de leur arrivée dans la gare de Pithiviers : « Notre souvenir à nous c'est des rails. Une atmosphère triste et grise. L'aspect était aussi désolé, sauf qu'il y avait tant de monde, tant de cris, tant de peurs. Je vous assure que me monte une angoisse vraiment incroyable. Pendant très longtemps je n'ai pas pu prendre le train » se rappelle Sarah.

Un peu plus loin, sur l'emplacement du camp, depuis entièrement transformé et rebâti avec une zone pavillonnaire - « l'alignement des baraquements était dans celui des maisons actuelles » précise l'aînée, remonte le pire souvenir, celui de la séparation d'avec les parents et le grand frère, âgé de 13 ans : « Je me rappelle de notre désespoir à l'époque, lorsqu'on nous a séparées de nos parents. Nous nous sommes retrouvées brusquement toutes seules. Deux gosses désemparées. Notre mère, nous l'apercevions, d'ailleurs je suppose que ça doit être l'emplacement que l'on aperçoit car il y avait des barbelés, notre mère avec notre soeur derrière les barbelés, qui étaient sous le soleil qui devait taper, et de l'autre côté notre père, à qui on avait rasé la barbe et le crâne et avec notre petit frère de 13 ans, qui avait un visage tellement désemparé, tellement triste. »

Sarah se rappelle aussi de cette scène, et du seul réconfort qu'elle avait à serrer la main de sa grande soeur : « J'avais ma soeur, que je tenais constamment comme ça, que je n'ai jamais lâchée et qui représentait la famille. Tant que je pouvais la tenir comme ça, j'étais sauvée. »

Face aux barbelés

Puis vient, après la guerre, le sentiment, presque de culpabilité à en avoir réchappé, alors que presque tous sont morts dans les camps de concentration. «On se dit, pourquoi nous nous en avons réchappé ? Nous étions quelques milliers d'enfants » s'interrogent-elles. Jusqu'à vouloir masquer leur identité juive : « Pendant longtemps nous avons voulu oublier ça après la guerre, témoigne Sarah. Pendant très longtemps, j'ai caché que je m'appelais Sarah. Je me faisais appeler Suzanne. Je ne suis redevenue Sarah qu'à la naissance de mes enfants. Ils ont eu honte que j'aie eu honte de m'appeler Sarah. » Elle se dirige alors vers le barbelé du monument commémoratif, et le touche : « Est-ce que vous imaginez que c'est peut-être ce barbelé qui nous séparait de nos parents ? demande t-elle à la caméra. C'est fou d'imaginer ça. »

Résistances recueille également le témoignage de deux autres rescapés, Michel et Annette Muller, qui retournent devant l'immeuble parisien où ils logeaient, et se remémorent leur arrestation par des inspecteurs français. Puis à Pithiviers, à l'emplacement du camp, ils rencontrent des voisins du camp qui assurent n'avoir pas été au courant de la présence de tant d'enfants.

Géré par le Mémorial de la Shoah de Paris, ce nouveau lieu de mémoire installé dans l'ancienne gare de Pithiviers rend hommage aux 16.000 Juifs, dont 4.700 enfants, internés entre 1941 et 1943 dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande ainsi qu'aux 8.100 juifs déportés depuis la gare de Pithiviers.

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