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"Rouler à bécane" : un moyen de frimer et d'exister pour les jeunes en 1966

"Rouler à bécane" : un moyen de frimer et d'exister pour les jeunes en 1966

Les rodéos urbains font la une de l'actualité, mais ce phénomène est-il si récent ?  Un adolescent qui teste ses limites sur deux roues,  c'était fréquent dès les années 1960 et la télévision en parlait déjà.

Par Florence Dartois - Publié le 26.10.2021
Slalom en bécane dans un parc - 1966 - 01:04 - vidéo
 

Les rodéos urbains font la une de l'actualité : samedi 23 octobre 2021, le maire de la commune du Faulq, dans le Calvados, a été frappé d'un coup de matraque par un jeune qui participait à un rodéo urbain. La veille, à Lyon, une ville particulièrement touchée par ce phénomène, trois rappeurs, qui se font appeler les Daltons, ont été arrêtés alors qu'ils pratiquaient un rodéo dans les rues de la ville. Le phénomène a pris une telle ampleur qu'en juin dernier, la mairie de Lyon a créé une cellule spéciale pour lutter contre ce phénomène.

Vitesse, slaloms, acrobaties sur engins motorisés,  ce que l'on qualifie aujourd'hui de "rodéo urbain" existe depuis de nombreuses années, notamment dans les quartiers habitués à voir les jeunes s'amuser sur des deux-roues. Autrefois, on parlait de virée en mobylette ou en motocross. Aujourd'hui, on fonce en scooter ou en quad. Ce qui a changé ? D'une part, l'auto-promotion de ces "exploits" sur les réseaux sociaux, et d'autre-part, leur relais dans la sphère médiatique et politique. Mais les jeunes et les deux-roues, avec leur cortège d'insouciance, de provocation et de vrombissements, c'était déjà un sujet de société dans les années 1960.

L'archive en tête d'article est un court extrait d'un reportage consacré au phénomène de la "bécane", diffusé le 13 décembre 1966, dans le magazine "Seize millions de jeunes". "Slalomer" à "bécane", c'était déjà un divertissement prisé des ados en manque de sensations fortes. Dans le second extrait proposé ci-dessous, nous découvrons le portait de ces adolescents. Ils se racontent entre enthousiasme, naïveté  et désenchantement, et on découvre que la moto ou la mob', c'est avant tout l'unique loisir que la société leur proposait alors. Pour "passer le temps",  se sociabiliser. Pour fuir la vacuité des grands ensembles, les jeunes ne pouvaient qu'enfourchaient leurs bolides pour de longues sorties, de préférence nocturnes.

La vacuité des jeunes de banlieue
1966 - 03:36 - vidéo

"Chez nous, on s'emmerde ! "

Se distraire et exister

Les adolescents interrogés ici le reconnaissaient, ils sont souvent critiqués par les habitants de leur quartier et incompris de leurs parents. Ce qu'ils recherchent d'abord, c'est se distraire car "chez nous, on s'emmerde" déclare l'un d'eux désabusé. "Avec ma mère, je me dispute…", précise un autre.

Et quand le reporter leur demande : "Pourquoi aimez-vous la moto ?", la réponse fuse : "Ah, v'la le problème ! La moto ! Question vitesse déjà. Moi j'aime bien la vitesse." Mais la vitesse n'est pas le seul but de ces escapades.  Elles répondent à un besoin essentiel à cet âge, celui d'exister. Et d'exister à travers le regard de l'autre. "Et puis ça frime". Et si rouler leur apportait une certaine reconnaissance dans la société d'alors ?  "On a la côte. Les gens nous regardent. Là, au moins, on se fait remarquer."

Le besoin de reconnaissance d'abord, et puis vient la griserie de la vitesse bien-sûr. A l'époque, comme aujourd'hui, les jeunes semblaient manquer de loisirs, alors la "bécane" c'était "une distraction. Surtout l'été, au lieu d'aller s'enfermer dans un club, on est à l'air. Au moins, on s'amuse…". Et quand ils auraient l'âge et les moyens, ils espéraient bien passer à la voiture : "la moto, c'est bien... en attendant", précisait ce garçon au petit sourire entendu.

Les récents faits-divers mettent souvent en évidence les relations conflictuelles entre la police et les jeunes motards. Dans les années 1960, c'était la même chose. Dans l'interview, les jeunes gens évoquaient leurs relations avec l'autorité. Quand on les interrogeait sur l'hostilité des voisins, et de la police, à leur égard, ils expliquaient se sentir "incompris". Ici, l'un d'eux souligne que "ce qui est le pire, c'est les flics … ils nous arrêtent comme ça tous les soirs, on ne sait même pas pourquoi. Pour nous emmerder. Ils savent qu'on est en règle… on a une gueule qui leur revient pas. Ils nous engueulent". La plupart reportait la responsabilité de ce climat tendu sur les autres :  "C'est un peu à cause des gens…" déplorait l'un d'eux. Même si son copain reconnaissait qu'ils faisaient quand même quelques "petites conneries", comme des vols de bécanes prises pour "déconner avec". 

Samedi soir en banlieue
1974 - 02:17 - vidéo

Dans les années 1970, les jeunes à moto se sentaient toujours incompris et déclaraient volontiers "on se fait traiter de petits cons, ça ne change pas !".

Et pourtant, les opinions n'étaient pas si tranchées, comme on le constate dans ce micro-trottoir de 1977. La question posée était : "Que pensez-vous des jeunes qui font de la moto ?"

Ce qu'on leur reproche surtout c'est de faire trop de bruit la nuit, mais plusieurs personnes trouvaient que les deux-roues, c'était bien : "c'est normal à leur âge", "ils nous cassent les pieds", "faut bien que les jeunes s'amusent", "faudrait qu'ils aient un endroit spécial car ils font trop de bruit". Mais personne ne les qualifiait de voyou, les excusant presque de leurs débordements : "On leur donne une telle force, une telle puissance entre les mains, que cela les dépasse".

Pour rappel, depuis 2018, la participation à un rodéo motorisé correspond à un délit. Il est désormais passible d'un an à cinq ans de prison et d'une amende entre 15.000 et 75.000 euros. Quant à la promotion ou l'organisation de rodéos, elle sont sanctionnées par deux ans de prison et 30.000 euros d'amende. En août 2020, l'Etat français a été condamné à payer 10 000 euros de dommages et intérêts en raison de son manque d'action contre les rodéos sauvages à Marseille.

Pour aller plus loin

Campagne anti-bruit à Brive en 1986.

Les "protos" de Bastille. Les "protos" sont des mobylettes dont les adolescents "poussent" les moteurs de façon à pouvoir atteindre des vitesses comme 130km à l'heure.  (1989)

Des adolescents parlent de leur passion pour la mobylette ; ils évoquent le plaisir d'appartenir à un groupe, le sentiment de liberté que procure la conduite, la convivialité de la mécanique entre copains (1990)

Jeunes et mobylettes trafiquées. Rencontre avec un groupe d'adolescents adeptes de cette pratique qui présentent leurs engins. Ensemble, ils roulent en bande. (1999)

Rodéos sauvages : l'Etat mis en accusation.

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