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Marthe Gautier : « Je suis toujours et je reste dégoûtée »

Marthe Gautier : « Je suis toujours et je reste dégoûtée »

La découvreuse du chromosome supplémentaire à l'origine de la trisomie 21 s'est éteinte le 30 avril, à l'âge de 96 ans. En 2019, elle racontait comment son rôle dans cette découverte cruciale avait été spoliée au profit de ses deux collègues masculins

Par Florence Dartois - Publié le 03.05.2022
 

Marthe Gautier est à l’origine de la découverte du chromosome responsable de la trisomie 21, à la fin des années 1950. A l’époque, le responsable de son laboratoire, et l’un de ses confrères, s’étaient attribués la découverte, mais en 2014, la chercheuse avait été réhabilitée. En 2019, à l’âge de 93 ans, devant les caméras de Paris Île-de-France, elle revenait sur cette injustice. Un témoignage à découvrir en tête d'article.

Le sujet raconte que Marthe Gautier avait été une brillante étudiante en médecine. Née en 1925, elle était l’une des premières femmes à réussir son internat de médecine aux hôpitaux de Paris, choisissant la spécialité de la cardiologique pédiatrique. Au cours de son cursus, Marthe Gautier était allée étudier un an à Harvard, où elle avait appris la pratique de la culture cellulaire. A son retour en France, elle devenait cheffe de clinique à l’hôpital Trousseau, sous la houlette du professeur Turpin, un généticien.

La nonagénaire racontait qu’à l’époque, en France, « on ne faisait pas de culture cellulaire » et que le professeur Turpin l’avait accueillie dans l’expectative. C’est ainsi que la chercheuse, un peu par hasard, allait découvrir un chromosome surnuméraire dans la paire 21, chez les enfants que l’on appelait alors « mongoliens », en réalité le syndrome de down.

Elle décrivait sa mission qui était « de savoir s’ils étaient plus malformés que d’autres et quels étaient les problèmes », déclarait-elle, ajoutant « c’est ainsi que j’ai pu découvrir qu’ils avaient un chromosome supplémentaire par rapport à l’espèce humaine standard ».

Une reconnaissance tardive

Une fois sa découverte faite, Marthe Gautier devait photographier ses lames de laboratoire, mais ne disposant pas du matériel nécessaire, elle les avait confiées à un élève du professeur Turpin, Jérôme Lejeune. Mais loin de lui rendre son matériel, il allait publier la découverte de la trisomie 21, en 1959, sous son propre nom, celui de chercheuse n’apparaissant qu’en second. Un acte qui allait déposséder Marthe Gautier de sa découverte. Il bénéficiera seul des honneurs et des promotions, et sera même couronné par le prestigieux prix Kennedy en 1962.

Il faudra attendre novembre 2018 pour que Marthe soit enfin reconnue et nommée commandeur de la Légion d’honneur. A la fin du reportage, la vieille dame montrait fièrement ses décorations, déplorant « mieux vaut tard que jamais » et affirmant heureuse : « donc maintenant je suis repossédée. C’est dans la lumière ! »

En janvier 2019, son histoire avait était racontée dans un ouvrage, Ce qui nous revient, par l’une de ses amies, Corinne Royer, « une forme de réhabilitation pour la découvreuse dépossédée de la trisomie 21 », concluait le commentaire, sur le doux sourire de Marthe Gautier, enfin sereine.

Le dégoût de Marthe Gautier

En juin 2021, dans le magazine « Complément d’enquête », la chercheuse revenait sur cette découverte dont elle avait été privée par des hommes, ses confrères. Dans l'archive ci-dessous, Corinne Royer rappelait le contexte de cette découverte, alors qu'en 1958, Marthe Gautier travaillait sous l’autorité du professeur Turpin. Elle racontait que c'était sur une intuition du généticien, celle que le mongolisme était dû à une anomalie chromosomique, qu'il avait été nécessaire de se lancer dans des cultures cellulaires, et de faire appel à la jeune chercheuse, la seule en France à les pratiquer.

Elle avait commencé à « bricoler » les cellules à partir du plasma d’un coq de la ferme familiale. Dans son laboratoire de fortune, la jeune femme de 34 ans travaillait seule. Un soir, découvrant une anomalie, elle avait cru à une erreur, comme elle le révélait également dans ce reportage : « au lieu d’en compter 46, j’en trouve 47 ! Alors je m’inquiète, je me dis : tu as dû te tromper (…) avec tes mélanges de poules, de coqs. Et je recommence le lendemain, et je trouve toujours 47. Et voilà comment une découverte se fait ! », Concluait-elle.

« On travaille sur quelque chose, on réussit et on n’est même pas capable d’être reconnue. Je suis toujours et je reste dégoûtée » !

Dans la même émission, Marthe Gautier expliquait en quelques mots, pourquoi elle s’était tue, décrivant son état d’âme de l’époque face à cette injustice criante.

« J’ai plutôt été dégoûtée, dégoûtée » !

Pour aller plus loin :

Où ? Comment ? Interview de Jérôme Lejeune sur le patrimoine héréditaire. Il parle des mutations des gènes, et des mutations des chromosomes. (1962)

Dans la même émission : Jérôme Lejeune sur les anomalies chromosomiques. (1962)

Aujourd'hui madame : Le service de cardiologie infantile de l'hôpital Parrot du Kremlin Bicêtre, avec une interview du docteur Marthe Gautier. (19 avril 1972)

La méthode scientifique : Marthe Gautier raconte comment cette découverte a été possible grâce à son apprentissage dans les années 1950 à Harvard d'une technique alors non pratiquée en France : la culture cellulaire. Son rôle déterminant dans cette découverte majeure a été dévalué. Elle est une des incarnations françaises de l'Effet Matilda et nous raconte à partir de son séjour américain, son parcours scientifique. (Audio, 6 septembre 2018)

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