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«L’Orient-Le Jour» : les défis d’un journalisme en français au Liban

«L’Orient-Le Jour» : les défis d’un journalisme en français au Liban

Il y a cent ans, le 8 juillet 1924, était publié à Beyrouth le premier numéro du journal L’Orient, devenu en 1971 L’Orient-Le Jour. Le dernier journal francophone du Liban revendique aujourd’hui sa voix indépendante et engagée. Le quotidien a été témoin des moments marquants de l’histoire du pays, comme la fin du mandat français en 1943, la guerre civile de 1975 à 1990 et enfin la récente crise économique.

Par Mathis Boudisseau - Publié le 01.07.2024
L'Orient le Jour - 1991 - 03:06 - vidéo
 

L’ACTU

« Nous étions là, quand les vies tombaient, le sang coulait et l’encre aussi ». C’est par ces mots que L’Orient-Le Jour décrit aujourd’hui, dans une vidéo intitulée « L’Orient-Le Siècle », son parcours bouleversé par l’histoire du Liban. En 2024, le journal fête son centenaire.

Les archives de l’INA permettent de revenir sur les enjeux et les défis qu’a traversés ce journal francophone, aujourd’hui le seul de ce genre au Moyen-Orient.

L’Orient-Le Jour a été fondé le 15 juillet 1971 de la fusion de deux journaux francophones concurrents : L’Orient, fondé en 1924 par Gabriel Khabbaz et George Naccache, qui deviendra homme politique et diplomate, et Le Jour, fondé en 1934 par Michel Chiha, un des pères de la Constitution libanaise de 1926. Le journal réunit aujourd’hui une soixantaine de journalistes, dont la moitié a moins de 35 ans. Son audience, désormais majoritairement issue de la diaspora, s'élève à 1,4 million de visiteurs mensuel sur son site tandis que le quotidien avait en 2020 un tirage papier de près de 15 000 exemplaires.

LES ARCHIVES

Depuis sa fondation en 1924, L’Orient-Le Jour a été un témoin de premier plan d’un siècle d’histoire tourmentée au Liban. Cette date anniversaire correspond également au centenaire du début du mandat français sur le pays la même année.

Ainsi, au cours de la guerre civile libanaise, de 1975 à 1990, le journal a fait face à de nombreux obstacles à son activité. Dans un reportage datant du 21 novembre 1991 et visible en tête de cet article, le JT d’Antenne 2 se penchait sur ce journal considéré comme une source d’informations et d’analyse de référence pour les médias occidentaux, mais meurtri par 15 ans de conflit. En 1976, le rédacteur en chef du journal Édouard Saab, tombe sous les balles d’un franc-tireur au passage du Musée, point de démarcation entre Beyrouth-Est et Beyrouth-Ouest. Les images montraient le siège historique du quotidien délabré dans le centre-ville de la capitale libanaise, alors toujours occupée par des combattants malgré la fin des hostilités. Au plus fort des combats, le quotidien n’a quasiment jamais cessé de paraître. Même lorsqu’il était impossible de diffuser le journal aux lecteurs en raison des combats, la rédaction a toujours cherché à mettre sous presse ses numéros. L’Orient-Le Jour est le seul et dernier journal en langue française du pays, tandis qu’il y en avait 4 en 1967, à savoir Le Soir, Al Amal et Le Jour.

Le reportage de 1991 présente un journal en plein «combat pour sa survie», en raison notamment de la hausse des coûts d’importations du papier, mais aussi de l'émigration d’une partie de ses lecteurs. Le journal s’est depuis positionné comme un lien avec les libanais émigrés à l’étranger. Ainsi, à travers son site internet, près de 75 % des lecteurs et 50 % des abonnés de L’Orient-Le Jour aujourd’hui se trouvent à l’étranger.

Une voix indépendante

La particularité de L’Orient-Le Jour tient aussi au fait qu’il représente une parole indépendante et unique dans le pays. «L’Orient-Le Jour, qui a tenu pendant tous les événements, était une voix absolument nécessaire», s’exclamait en 1991 Souad, libraire à la librairie Antoine, la principale librairie francophone du pays. En effet, le journal revendique porter une voix indépendante, comme l’expliquait le rédacteur en chef de l’époque Najib Aoun dans un reportage de France 3 datant de 2004 à voir ci-dessous. Il affirmait que L’Orient-Le Jour n’est financé par aucun parti politique ou pays, ce qui est pour ses dirigeants un gage de qualité et de crédibilité de l’information. Comme le mentionne le document de 1991, la plupart des journalistes et des éditorialistes du journal étaient à l'époque chrétiens, de fait L’Orient-Le Jour a été traditionnellement considéré comme proche de l’élite maronite de droite. Le journal a ainsi longtemps défendu, notamment au cours de la guerre civile, une ligne éditoriale en faveur de la liberté d’expression et de la souveraineté. Aujourd’hui, le quotidien porte des positions progressistes face à l’actualité interne au pays.

L'Orient le jour
2004 - 02:09 - vidéo

Le français comme mode d'expression journalistique

L’identité propre de L’Orient-Le Jour réside aussi (et surtout) dans son utilisation, en tant que journal arabe et libanais, du français comme véhicule d’information et outil principal d’expression. Les deux reportages plus haut mentionnent que les conférences de rédaction se tiennent depuis toujours en français, et que la totalité des journalistes sont francophones. Cet attachement au français reflète la proximité du journal avec la France et de son ouverture sur le monde. «Pour nous la France c’est le droit à la différence, le respect et l’acceptation de l’autre» affirmait Michel Eddé, actionnaire majoritaire en 1991, illustrant la relation particulière des Libanais avec la France que souhaite incarner le journal.

Liban, terre d'entente
1965 - 11:27 - vidéo

De même, Georges Naccache, fondateur et président du journal L’Orient interviewé dans un reportage de l’ORTF intitulé « Liban, terre d'entente » datant du 4 mai 1965 montre l’apport de cette particularité linguistique sur le plan culturel en tant que journal arabe et libanais écrit en français. L’usage du français en tant qu’outil complémentaire à la langue officielle du pays l’arabe, tel que décrit ci-joint en 1965, demeure encore important aujourd’hui au sein de la rédaction. De l’aveu même de certains journalistes de L’Orient-Le Jour interrogés dans les archives de 1991 et 2004, le français est leur langue principale d’expression. On y voit par exemple en 2004 la journaliste libanaise Anne-Marie El Hage interroger pour un reportage des riverains en arabe tout en prenant des notes en français. Elle a expliqué par la suite aux reporters de France 3 qu’elle se sent plus à l’aise notamment sur certains sujets techniques de s’exprimer en français plutôt qu’en arabe. Cela illustre ainsi les défis d’un journalisme bilingue qui nécessite de maîtriser et utiliser de manière complémentaire à la fois l’arabe et le français.

Cette identité francophone au cœur du monde arabe est pourtant remise en cause puisque la population libanaise parle de plus en plus l’anglais au détriment de la langue de Molière : comme le montre l’archive de 2004, seuls 35% des Libanais parlaient le français à cette date, contre le double trente ans plus tôt.

L’Orient-Le Jour a depuis décidé d’accompagner le mouvement de cette anglicisation, avec la création en 2020 de sa version anglophone en ligne, dénommée L’Orient Today.

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