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La présidence de Jimmy Carter, ou le mandat d'un « étranger » de Washington

La présidence de Jimmy Carter, ou le mandat d'un « étranger » de Washington

INTERVIEW - Investi il y a un an président des Etats-Unis, Joe Biden accédait à la tête d'un pays divisé par Donald Trump. Jimmy Carter, lui, avait au contraire oeuvré pour rassembler l'Amérique au nom de valeurs morales. Charles Lambroschini, ancien correspondant du « Figaro » à Washington, nous éclaire sur les temps forts de cette présidence.

Par Cyrille Beyer - Publié le 20.01.2022
Investiture du président Jimmy Carter - 1977 - 03:22 - vidéo
 

Le 20 janvier 2021, Joe Biden prêtait serment et devenait officiellement le 46e président des Etats-Unis. Une accession au pouvoir contestée jusqu’au bout par son prédécesseur, Donald Trump, un président qui au cours d’un seul mandat aura, par ses mensonges et ses postures partisanes, considérablement fragilisé la démocratie américaine.

Dans l’histoire récente des Etats-Unis, la présidence du démocrate Jimmy Carter (1977-1981) se singularise en opposition à celle de Donald Trump. Jimmy Carter a en effet placé la morale au cœur de sa politique, avec comme première ambition de réconcilier l’Amérique avec le monde, et les Américains entre eux, après des années marquées par le traumatisme du Vietnam, les tensions raciales et les scandales politiques. Pourtant, malgré son abnégation au travail et son éthique personnelle, et quelques réussites sur le plan intérieur comme sur le plan diplomatique, le président Jimmy Carter a échoué dans la course à un second mandat, battu par Ronald Reagan. Que s’est-il passé ?

Réponse avec Charles Lambroschini, ancien directeur adjoint du Figaro, et correspondant à Washington entre 1977 et 1983.

Le démocrate Jimmy Carter est élu président le 2 novembre 1976 face au président sortant, le républicain Gerald Ford. Dans quel contexte arrive-t-il à la Maison Blanche ?

Les Américains sont encore marqués par le scandale du Watergate, une affaire d’espionnage politique à l’encontre du parti démocrate qui aboutit, en 1974, à la démission du président républicain Richard Nixon, ce dernier voulant éviter l’humiliation de la procédure de l’impeachment lancée contre lui par le Congrès. Son vice-président, Gerald Ford, le remplace à la Maison Blanche. Aussi, Jimmy Carter fait-il campagne en se présentant comme le candidat de la moralité, contre le péché de Nixon qui avait trahi les idéaux politiques de l’Amérique. Quant à la situation économique, elle est difficile. L’Amérique est engluée dans la stagflation (l’inflation additionnée de stagnation) depuis le premier choc pétrolier de 1973.

Quelle présidence Jimmy Carter met-il en place ?

Il est originaire du Sud des Etats-Unis, de l’Etat de Géorgie. Après une carrière de cultivateur de cacahuètes dans sa ville de Plains, il s’est lancé dans la politique et a été gouverneur de Géorgie entre 1971 et 1974. A son arrivée dans la capitale américaine, il se présente comme étant « étranger » à Washington et à ses frasques politiques. Il s’entoure mal de conseillers pour la plupart originaires de Géorgie, dont beaucoup, qui viennent comme lui du monde rural, n’ont aucune expérience des affaires nationales et internationales. Ses rapports avec le Congrès sont difficiles, comme c’est traditionnellement le cas pour les présidents, mais encore plus peut-être à cause de ce manque d’expérience des arcanes du pouvoir fédéral.

Homme pieux et religieux, Jimmy Carter est un président réellement investi dans son travail et sa mission. C’est un bourreau de travail, qui va vite se perdre dans les détails des dossiers qu’il travaille à fond. Son successeur, Ronald Reagan, aimait justement dire que « pour être un grand président, il ne fallait pas, comme Jimmy Carter, travailler quinze heures par jour et inventer un nouveau plan économique chaque semaine ». Il n’est en effet aucun domaine que le président Carter ne supervise à la Maison Blanche. Il ira même jusqu’à répartir pour le weekend les terrains de tennis de la Maison Blanche entre ses collaborateurs les plus méritants.

Quelles ont été ses priorités sur le plan intérieur ?

Jimmy Carter a sans nul doute été le président de l’énergie. Alors que les économies occidentales sont frappées depuis 1973 par un renchérissement insupportable du prix de l’énergie, il est le premier président américain à mettre autant l’accent sur les économies et les productions alternatives. Il va jusqu’à déclarer que la bataille pour l’énergie est « l’équivalent moral de la guerre », ce qui lui vaut la moquerie des républicains. Symbole de son attachement à cette cause, Carter fait installer des panneaux solaires sur le toit de la Maison Blanche en 1979.

Carter va faire son possible pour combattre la crise économique qui mine alors l’Amérique, entraînant hausse du chômage et inflation. Avec la deuxième crise pétrolière, en 1979, l’inflation atteint 14% en 1980. La politique qu’il décide de suivre va se révéler être la bonne, mais elle portera ses fruits trop tard, et lui coûtera en partie sa réélection.

Lors de son accession au pouvoir, Jimmy Carter annonce vouloir se démarquer radicalement de la politique étrangère américaine déterminée par la confrontation avec l’URSS et donner de son pays une image plus respectable. Y est-il parvenu ?

Jimmy Carter va poursuivre les négociations engagées à la fin des années 1960 entre Américains et Soviétiques sur la limitation des armes stratégiques, qui aboutissent à un nouvel accord, SALT II, signé à Vienne en 1979 avec le président soviétique Léonid Brejnev.  Mais il se sentira berné par ce dernier qui envahit l’Afghanistan en décembre 1979, afin de protéger le régime communiste qui s’était installé à Kaboul.

Néanmoins, les droits de l’homme sont mis au cœur de la diplomatie américaine. Surtout, Jimmy Carter réussit avec la signature d’un traité de paix entre l’Egypte et Israël, en 1979, sa plus belle victoire en politique étrangère, la conséquence des accords de Camp David signés quelques mois plus tôt sous son égide entre le Premier ministre israélien Menahem Begin et le Président égyptien Anouar el-Sadate. Dans la continuation de la politique initiée par Nixon, Carter normalise également les relations de l’Amérique avec la Chine communiste, en 1979.

Ce bilan diplomatique positif vole en éclats lorsqu’éclate le 4 novembre 1979 la crise des otages de l’ambassade américaine de Téhéran, dans le contexte de la révolution islamique. La pression sur Carter s’accentue alors, symbolisée par les rappels quotidiens au journal télévisé du présentateur star de CBS Walter Cronkite du décompte des jours de captivité des 52 otages.

Jimmy Carter décide finalement le lancement d’une opération militaire commando en territoire iranien, « Eagle Claw », en avril 1980, qui se solde par un fiasco total et la mort de 8 soldats américains. L’Amérique est humiliée. Les otages ne seront libérés que le jour de l’investiture de Ronald Reagan, soupçonné d’avoir mené une diplomatie parallèle afin de montrer la défaillance de Carter à gérer cette grave crise.

D’autres incidents peuvent-ils expliquer la défaite de Jimmy Carter à l’élection présidentielle de novembre 1980 ?

Jimmy Carter n’a pas été aidé par son frère Billy, un homme peu intelligent et vexé de n’être resté qu’un cultivateur de cacahuètes. Quelques semaines avant la convention démocrate de 1980, « l’affaire Billy Carter » met au jour les fructueuses relations économiques que ce frère encombrant a entretenues avec des officiels libyens. Bien que n’ayant rien à voir avec cette affaire, le président est indirectement éclaboussé par le scandale. D’autres images peu amènes du président ont pu rester dans l’imaginaire des Américains, comme cette photographie parue en octobre 1979 le montrant pâle et manquant de s’écrouler durant un footing, tout juste soutenu par ses gardes du corps, en fait le simple résultat d’un « coup de chaleur ».

Finalement, après sa défaite, son bilan a-t-il été réévalué ?

Après la victoire écrasante de Ronald Reagan à l’élection présidentielle de 1980, le bilan de Jimmy Carter va commencer à être réévalué positivement, les Américains prenant en compte notamment le nombre important de crises qu’il a eu à gérer. Son implication à partir des années 1980 dans l’humanitaire lui vaut de recevoir en 2002 le prix Nobel de la paix. Un Nobel de la paix que se virent également décerner Sadate et Begin en 1978, en récompense des accords de Camp David.

Bilan de la présidence Carter
1980 - 03:35 - vidéo

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