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«L’Euromaïdan» ou la révolution ukrainienne pour les valeurs européennes

«L’Euromaïdan» ou la révolution ukrainienne pour les valeurs européennes

INTERVIEW - En lançant son armée contre l’Ukraine, Vladimir Poutine a pour objectif de forcer Kiev à retourner dans le giron de Moscou, près de 10 ans après la révolution de «l’Euromaïdan». Nous avons demandé à Ioulia Shukan, spécialiste de l’Ukraine, de revenir sur ces trois mois, de novembre 2013 à février 2014, où les Ukrainiens ont manifesté leur désir d’Europe, de démocratie et d’indépendance nationale et sont parvenus, au prix du sang, à provoquer le départ du président pro-russe Viktor Ianoukovitch. Ses propos sont accompagnés d’archives de l’INA.

Propos recueillis par Cyrille Beyer - Publié le 02.03.2022
 

INA - Quelles sont les causes des manifestations qui éclatent en novembre 2013 ?

Ioulia Shukan - Le 21 novembre 2013, le président Viktor Ianoukovitch, au pouvoir depuis 2010, annonce son refus, sous la pression de Moscou, de signer fin novembre à Vilnius l’accord d’association entre son pays et l’Union européenne (UE). Le soir même, des journalistes, des militants, des leaders d'opinion, appellent à la mobilisation via les réseaux sociaux. Quelques centaines de manifestants se rassemblent sur la grande place de l’Indépendance, communément appelée « Maïdan », qui signifie « place » en ukrainien. La mobilisation se répète les jours suivants, dans l’espoir de faire changer le président d’avis.

Car pour les Ukrainiens, cet accord d’association représente beaucoup : l’idéal de la démocratie, par opposition à la Russie autoritaire de Poutine ; l’idéal d’une administration efficace et non corrompue, dans un pays aux pratiques corruptives partagées jusqu’au sommet de l’Etat ; enfin l’idéal d’une vie plus riche, avec la possibilité de voyager plus facilement en Europe grâce à la libéralisation des visas.

Comment évoluent les revendications des manifestants jusqu’à la fin du mouvement, en février 2014 ?

Le 29 novembre au soir, premier tournant : après avoir réitéré son refus de l’accord d’association, Viktor Ianoukovitch choisit le rapport de force et envoie la police déloger sans retenue les milliers de personnes qui avaient décidé de passer la nuit sur Maïdan. Des manifestants sont encerclés, tabassés, poursuivis dans la rue, interpellés, portés disparus et retrouvés seulement quelques jours plus tard. Dans un pays où jusqu’alors les mobilisations citoyennes s’étaient déroulé dans le calme, des grèves de la faim des étudiants en 1990 à la révolution orange de 2004, cette violence gouvernementale indigne : le mouvement se transforme en une révolte massive, et amène début décembre la mise en œuvre d'une stratégie d'occupation prolongée de la place qui devient un camp retranché en plein cœur de la capitale : barricades érigées à la hâte, faites de planches de bois et de sacs de sable, protègent les manifestants dont la vie s’organise autour de  tentes, de cuisines en plein air, de braséros. Trois bâtiments jouxtant la place sont également occupés.

Au fur et à mesure des journées et des nuits de mobilisation, les revendications du Maïdan vont évoluer en réaction à l’autoritarisme du pouvoir. A la mi-janvier, les trois premières victimes parmi les manifestants représentent un point de non-retour : désormais, c’est le départ du président Ianoukovitch qui est réclamé. Sur la place, certains se radicalisent à leur tour et affrontent violemment les forces de l’ordre.

Ukraine : révolte à Kiev.
2014 - 01:30 - vidéo

Reportage diffusé le 25 janvier 2014 au JT 20h de France 2.

Un mois plus tard, le défi lancé par Maïdan au régime du président Ianoukovitch est réprimé dans le sang : le 18 février, alors que des milliers de manifestants souhaitent rejoindre le Parlement pour mettre la pression sur les députés afin d’obtenir le vote d’une réforme constitutionnelle destinée à rééquilibrer les pouvoirs entre pré­sident et Parlement  et la mise en place d’un gouvernement de transition avec la participation de représentants de l’opposition, leur avancée est stoppée par les cordons de policiers et de « titouchky », ces agentes provocateurs à la solde du pouvoir. Des affrontements violents éclatent ; dans la soirée, le régime lance une opération anti-terroriste et essaie de dégager la place Maïdan. Le bilan, imprécis, de ces affrontements est d’une vingtaine de morts.

Le 20 février, journée la plus meurtrière de toute la révolution, les manifestants, armés de battes de baseball ou de boucliers en bois, sont mitraillés par les policiers, y compris par des tirs depuis les toits. On dénombre près de 50 victimes du côté du Maïdan, mais également  plusieurs parmi les policiers. Ces journées sanglantes précipitent les événements, et débouchent sur la fuite de Viktor Ianoukovitch de Kiev, dans la nuit du 21 au 22 février.

Kiev : la journée sanglante
2014 - 02:55 - vidéo

Reportage diffusé le 20 février 2014 au JT 20h de France 2.

Qui sont les manifestants ? Sont-ils représentatifs de la société ukrainienne, de ses régions ?

On trouve sur le Maïdan un condensé de l’Ukraine : des habitants de Kiev et de sa région, tout comme des habitants du reste du pays, surtout de l’Ouest et du Centre. Ces derniers représentent même 80% des manifestants permanents, qui démissionnent de leur travail ou prennent des congés pour s’installer en permanence sur Maïdan, selon l’Institut d'initiative démocratique, un institut ukrainien qui a réalisé un sondage sur la place en décembre 2013. Les Kiéviens rejoignent quant à eux plutôt la place le soir, ou lors des manifestations monstres du dimanche. On estime que les manifestants représentent durant la semaine un contingent d’au moins 5000 personnes en journée, et jusqu’à 15 ou 20 000 personnes le soir. Le dimanche, à partir de midi, les manifestations rassemblent de 400 000 à 1 million de personnes, sur la place et jusque dans les rues adjacentes. Elles sont appelées « vitché », en référence aux assemblées populaires des principautés slaves médiévales.

Assemblée populaire du XXIe siècle, la révolution du Maïdan rassemble des citoyens ordinaires. 92% d’entre eux n'ont aucune affiliation partisane, syndicale ou associative, selon le même institut de sondage. A côté de cette foule de citoyens, des associations actives dans le domaine de la lutte contre la corruption ou pour la moralisation de la vie politique travaillent à la coordination des différentes actions militantes, à la logistique. Enfin, on trouve les trois principaux partis d’opposition au régime de Ianoukovitch, qui mobilisent leurs militants et formulent des revendications, tout en prenant part également à l’aspect pratique de la vie de la place.

En dehors de Kiev, de nombreux « Maïdan » se constituent dans d’autres villes, principalement au Centre et à l’Ouest, mais également à l’Est, comme à Kharkhiv, la deuxième ville du pays, à Donetsk, à Louhansk ou encore en Crimée, où de petits groupes affichent leur soutien au mouvement dans l’espace public.

Quelles sont les diverses facettes de la mobilisation ?

Mis à part l’occupation et les rassemblements sur Maïdan, des milliers d’Ukrainiens participent au mouvement en envoyant des dons, des vivres, ou en proposant leur aide en fonction de leurs moyens. Des médecins viennent en aide aux blessés, des volontaires se rassemblent en centuries d’autodéfense, composées de 30 à 300 personnes, des automobilistes se regroupent en « AutoMaïdan », convoyant les manifestants depuis les régions et défilant en convoi au bruit de leurs klaxons vers les villas des dignitaires du régime…

En réaction au harcèlement continuel des forces de l’ordre, certains manifestants entrent aussi, à leur tour, dans une logique de confrontation violente. Ainsi, le 19 janvier, les hommes de « Secteur droit », une organisation d’extrême droite restée jusqu’alors relativement discrète et marginale sur la place, bien que présente depuis le début de la mobilisation, se fait alors remarquer par sa violence à l’égard de la police. Sa participation au Maïdan jusqu’aux dernières journées du mouvement sera utilisée par Viktor Ianoukovitch et les médias russes ou ukrainiens anti-Maïdan pour décrédibiliser le mouvement en le réduisant à des nazis à la solde des Occidentaux. 

Comment le mouvement prend-il fin ?

Après sa fuite de Kiev dans la nuit du 21 au 22 février, le président Viktor Ianoukovitch est attendu au Congrès du parti des régions, à Kharkiv, où ses proches pensent jouer la carte du séparatisme, en réaction au pro-européanisme de Maïdan. Finalement, le président, entre-temps déchu par le Parlement, se rend en Crimée, de là-bas il est évacué par les forces russes vers Rostov-sur-le-Don, en Russie. Le nouveau pouvoir qui se met progressivement en place à Kiev est alors dénoncé par Moscou, mais aussi contesté par les populations russophones de certaines régions du Sud et de l’Est de l’Ukraine, qui manifestent à leur tour, comme dans le Donbass ukrainien, contre la révolution de Maïdan. Profitant de la transition du pouvoir à Kiev, Moscou annexe la Crimée en mars. En avril, les villes de Donetsk et Louhansk, dans le Donbass, font alors sécession, appuyées par la Russie. Le 7 juin 2014, Petro Porochenko, homme d’affaires, leader politique engagé du côté de Maïdan, est élu dès le premier tour à l’élection présidentielle avec 54,7% des suffrages.

 

Ioulia Shukan est maîtresse de conférences en études slaves à l’université Paris Nanterre. Elle est notamment l’auteure de Génération Maïdan. Vivre la crise ukrainienne, publié en 2016 aux Éditions de l'Aube.

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