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"J'irai cracher sur vos tombes", le succès empoisonné de Boris Vian

"J'irai cracher sur vos tombes", le succès empoisonné de Boris Vian

Le 21 novembre 1946, les éditions du Scorpion publiaient "J'irai cracher sur vos tombes", d'un certain Vernon Sullivan. Ce roman noir racontant la vengeance d'un métis, après le lynchage de son frère dans le sud des Etats-Unis, allait générer une vive polémique avant d'être interdit, et ternir la carrière de son véritable auteur, Boris Vian.

Par Florence Dartois - Publié le 19.11.2021
 

Il y a 75 ans, le 21 novembre 1946, les éditions du Scorpion publiaient J'irai cracher sur vos tombes. A sa parution, ce roman est présenté comme l'oeuvre d'un écrivain noir-américain, un certain Vernon Sullivan. Son traducteur français n'est autre que Boris Vian, féru de littérature américaine. L'ouvrage relate l'histoire de Lee Anderson, un métis du sud des Etats-Unis qui, après la mort de son frère lynché parce qu'il était amoureux d'une blanche, décide de se venger en tuant deux jeunes blanches de la bourgeoisie locale.

Ce récit violent et cru dénonce le racisme et la condition précaire des noirs dans une Amérique blanche encore fortement ségrégationniste. En raison de sa composante érotique, le livre, présenté par son éditeur comme le "roman que l'Amérique n'a pas osé publier", devient un best-seller en France dès 1947. Il est alors ciblé par le Cartel d'action sociale et morale qui réclame des poursuites pénales.

Pris dans la tourmente, Boris Vian révèle qu'il s'agissait d'un canular et qu'il était le véritable auteur. A l'époque, l'annonce fait sensation, l'artiste étant déjà protéiforme : écrivain, poète, parolier ou musicien de Jazz. Boris Vian est l'icône de Saint-Germain-des-Prés et bénéficie d'une certaine notoriété. Mais ce roman va changer sa vie et deviendra un boulet qu'il traînera jusqu'à sa mort prématurée, le 23 juin 1959.

L'archive en tête d'article est un extrait du magazine radio "Tribune de Paris", diffusé le 8 juillet 1959, quelques jours après le décès de Boris Vian d'une crise cardiaque, alors qu'il assistait à une projection de l'adaptation cinématographique de son livre. Cet entretien audio est d'autant plus précieux que c'est aussi le dernier que réalisera l'écrivain, début juin 1959. 

Un livre censuré

En ce début juin, Boris Vian est donc invité à parler de son livre en cours d'adaptation pour le cinéma. Treize ans après sa parution, J'irai cracher sur vos tombes est encore un sujet sensible pour Boris Vian. Il revient d'ailleurs sur la censure dont il a fait l'objet deux ans après sa parution, en 1948, sous le motif qu'il s'agissait d'une traduction mais surtout parce qu'il avait été qualifié à l'époque de "pornographique", une accusation que démentait Boris Vian : "Puisque le héros du livre est un métisse, je pense que le problème du métis ne se pose que si il y a problème sexuel, et que honnêtement parlant, il fallait traiter de ce sujet du point de vue sexuel. S'il n'y avait pas de rapport sexuel entre les blancs et les noirs, il n'y aurait pas de métis et il n'y aurait pas de problème. Donc si on le traite d'un autre point de vue, on est malhonnête. J'ai toujours été honnête, je m'excuse, j'ai été attaqué par la justice, mais je trouve que c'était malhonnêtement attaqué."

Une censure ridicule à ses yeux, et surtout irrespectueuse vis-à-vis des lecteurs : "Songez que ce livre a eu énormément de lecteurs et qu'il a suffi d'une plainte, d'une personne pour le faire interdire (…) Le livre a été interdit deux ans après sa parution et je n'ai jamais essayé de le faire reparaître."

A l'instant où il s'exprime, cette censure, Boris Vian la vit toujours comme une injustice obsolète : "On m'a accusé d'avoir présenté ce livre comme une traduction et on a établi les poursuites d'après un décret de loi de Daladier de 1939, qui autorisait la justice à poursuivre des traductions préjudiciables au 'moral de la Nation'. Ceci après m'avoir forcé à avouer que c'était moi qui l'avait écrit, et que ce n'était pas du tout un auteur américain comme je l'avais dit pour l'amusement."

Une oeuvre trahie

Boris Vian n'essayera pas en effet de rééditer son ouvrage contesté mais va tenter de l'adapter au théâtre. En avril 1948, il le crée pour le théâtre Verlaine, dans une mise en scène d'Alfred Pasquali. Face aux critiques, la pièce quitte l'affiche après 4 mois. Ce succès empoisonné ne le dissuade pas de tenter l'aventure au cinéma. En 1953, Boris Vian décide donc d'écrire une adaptation. Malheureusement, le scénario va être racheté et dénaturé par une société de production qui ne conservera que l'impact commercial du titre. Boris Vian dépité va demander à ce que l'on retire son nom du générique. Dans ce second extrait de l'interview, l'écrivain contrarié revient sur cette trahison de son œuvre.

"Ce roman avec une hypocrisie superbe a été interdit par la 4e  République. Il a été interdit parce qu'il était un peu trop violent. Le roman a été interdit mais pas le titre. C'est le titre qui a servi à faire le film. Mais le film a été évidemment affadi, parce que s'il avait été aussi brutal que le roman original, le film aurait été interdit aussi (…)"

Boris Vian déplore ici clairement l'utilisation de son titre à des fins commerciales et l'adaptation édulcorée qui n'a plus rien à voir avec sa "violence originelle" : "Il va donc y avoir une cascade d'affadissements qui seront probablement compensés par un enrichissement anecdotique, ce qui pour moi a un intérêt extrêmement secondaire, puisque le sujet de ce film est absolument abstrait. C'est une histoire de vengeance pure et simple".

Un auteur incompris

Un sujet, qui au moment de l'interview, raisonnait particulièrement avec l'actualité ségrégationniste américaine.

Cette réalité cruelle, c'est ce qu'il avait voulu dépeindre dans son roman. "Ces choses-là, je les ai dites un peu fort parce que j'étais jeune et parce que je ne suis pas hypocrite", déclarait-il avant d'ajouter, "maintenant, il faut faire marcher le bénitier à tout va et respecter le sabre mais "J'irais cracher sur vos tombes" date d'une époque où l'on était encore libre". 

Pour aller plus loin :

En 1965, son épouse Ursula Vian-Kübler, revenait sur l'impact négatif qu'avait eu J'irais cracher sur vos tombes sur la carrière de son défunt époux. Dans l'émission "Au-delà de l'écran", elle évoquait même une sorte de "malédiction" qui avait ternie l'ensemble de son œuvre, alors que tout avait été conçu sur le ton badin d'un défi.

Ecoutons pour terminer le témoignage d'un grand ami de Boris Vian, également son biographe, Noël Arnaud . En 1970, il racontait la genèse du roman écrit en deux semaines pour honorer un pari conclu avec l'éditeur Jean d'Halluin.

Noël Arnaud sur Boris Vian écrivain
1970 - 04:59 - vidéo

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