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Les Houthis au Yémen : comprendre de quoi on parle avec les archives

Les Houthis au Yémen : comprendre de quoi on parle avec les archives

Depuis le début de la guerre entre Israël et le Hamas, déclenchée après les attaques du 7 octobre 2023, le trafic maritime en mer Rouge est perturbé. En cause : les rebelles Houthis du Yémen qui attaquent les navires qui empruntent cette autoroute maritime stratégique. Focus sur ces combattants chiites proches de l'Iran qui s'opposent au gouvernement yéménite, lui-même soutenu par une coalition militaire dirigée par l'Arabie saoudite.

Par Florence Dartois - Publié le 17.01.2024
 

(À l'attention des lecteurs : certaines images des archives proposées dans cet article peuvent heurter les sensibilités. Notamment celle de tête.)

L'ACTU.

Depuis la riposte des Israéliens à l’attaque menée par le Hamas palestinien le 7 octobre, la mer Rouge est devenue le théâtre d’une guerre maritime larvée. La situation est d’autant plus explosive qu’un dixième du trafic maritime mondial transite par cette zone. La mer Rouge représente une « autoroute de la mer » reliant la Méditerranée à l'océan Indien, et donc l'Europe à l'Asie. 20.000 navires transitent chaque année par le canal de Suez qui ouvre – ou ferme – selon le sens de navigation, la porte de la mer Rouge. Pourquoi le conflit s'exporte-t-il ici ?

Dès le début des représailles contre le Hamas à Gaza par l'armée israélienne, les Houthis, alliés de l'Iran, ont ciblé les navires qu’ils soient marchands, civils ou militaires, transitant en mer Rouge. Leurs exactions ont été commises depuis le Yémen à l’aide de missiles balistiques ou de drones, en solidarité avec leurs « frères du Hamas ». Fin décembre, le Pentagone estimait que les Houthis avaient lancé plus de 100 attaques.

L'heure de la riposte n’a pas tardé, menée par une coalition de protection maritime. Début janvier 2024, les États-Unis et le Royaume-Uni ont mené une série de frappes sur des infrastructures contrôlées par les rebelles au Yémen. Malgré ces représailles, ces derniers se sont dits déterminés à poursuivre leurs attaques et actes de piraterie.

LE CONTEXTE.

Qui sont ces Houthis qui menacent le trafic maritime international ? Quelle est leur place dans la région et où se procurent-ils leur arsenal important de missiles et de drones ?

Les Houthis se revendiquent de « l’axe de la résistance » : des groupes alliés, armés et financés par l’Iran contre Israël. Ces rebelles chiites sont implantés au Yémen, un pays ravagé par la guerre civile depuis 2014. Ils contrôlent 30 % du territoire, dont la capitale Sanaa, et les deux tiers de la population.

Les rebelles Houthis sont issus d’un mouvement politico-religieux-militaire apparu dans les années 1990 sous l’impulsion de Hussein Badreddine al-Houthi qui a donné son nom à cette faction. Le mouvement issu de l’islam chiite, au sein d'un pays majoritairement sunnite, était nostalgique du pouvoir zaïdite qui était prégnant dans le nord du pays. Désireux de réinstaurer ce pouvoir démis par le président Abd-Rabbo Mansour Hadi, les Houthis ont plongé le pays dans une guerre civile fratricide.

L'ARCHIVE.

« Le risque majeur pour le Yémen, c'est le risque d'éclatement », déclarait Gilles Gauthier, l’ancien ambassadeur de France au Yémen (2006-2009) dans l'archive disponible en tête d'article. Elle a été diffusée le 19 octobre 2014 dans le magazine « Focus » de France 24 alors que le conflit débutait. Depuis le printemps arabe, puis en 2012, avec le départ négocié de l'ancien président Ali Abdallah Saleh (1990-2012) qui avait tenté d'unifier le pays, les Houthis profitaient de l'instabilité du Yémen pour reconquérir des parcelles de territoires au pouvoir central.

Gilles Gauthier expliquait qu’il avait été facile pour les rebelles chiites d’arriver jusqu'à Sanaa. Malgré un accord de paix parrainé par l’ONU, les Houthis continuaient leur montée en puissance : politique, religieuse et territoriale, vers le sud et le centre du pays. Contre toute attente, seule Al-Qaïda semblait alors capable de les combattre, les qualifiant de « mécréants de chiites ». Très présent au Yémen depuis 2009, le groupe terroriste avait juré de mener une guerre sans merci à tous les Houthis ainsi qu'à l’état yéménite en place.

Attentats meurtriers, combats sanglants commencèrent à émailler les confrontations entre les Houthis et AQPA, la branche yéménite d'Al-Qaïda, d'obédience sunnite. C'est ce que montrent bien les images diffusées dans ce reportage.

L'archive souligne l'origine de l'influence iranienne dans cette région qui allait bientôt être prise en étau entre l'Iran et l'Arabie saoudite. Interrogé dans ce même reportage, Wassim Nasr, spécialiste des mouvements djihadistes, expliquait pourquoi l’Iran finançait et armait déjà à l'époque le Hezbollah, au Liban et les milices chiites au Yémen. Le financement en sous-main des Houthis par Téhéran joue aujourd'hui un poids considérable dans le conflit qui fait rage en mer Rouge.

La coalition du désespoir

En 2015, le conflit prit de l'ampleur jusqu'à menacer les territoires frontaliers jouxtant l’Arabie saoudite. En mars de cette même année, l’Arabie saoudite mit en place une coalition militaire comprenant une quinzaine de pays, notamment les Émirats arabes unis et l’Égypte. Son objectif : vaincre les Houthis et rétablir le gouvernement du président Abdrabbo Mansour Hadi parti en exil. Une opération baptisée « Tempête décisive ».

Mais la coalition allait s'enliser et amplifier le chaos au Yémen. En août 2015, une équipe de France 2, Dorothé Olliéric et Alexis Fischer, parvenait à entrer dans le pays ravagé. La journaliste décrivait un Yémen en ruines et une population en souffrance, car affamée, déchirée par la guerre entre loyalistes soutenus par l'Arabie saoudite et les Houthis.

Dorothée Ollieric depuis Aden
2015 - 01:01 - vidéo

L'opération militaire menée par l'Arabie saoudite prit encore plus d'ampleur en décembre 2015. La coalition qui comptait désormais 34 pays, décida d'ajouter l’État islamique à la liste des factions à combattre. L'augmentation des frappes aggrava encore la crise sanitaire que subissait déjà le Yémen.

Au bout de deux ans, la guerre avait fait 7000 morts dont 1400 enfants et 40.000 blessés. Des victimes collatérales, mortes dans les attaques ou blessées sous les bombardements, mais surtout mortes de faim. Une crise sanitaire qui avait également entraîné le déplacement de deux millions de personnes.

Les enfants sacrifiés, il en est beaucoup question dans les rares reportages consacrés à cette « guerre oubliée ». Le reportage ci-dessous, diffusé le 13 janvier 2017, faisait état de la situation. À cause des combats de part et d’autre, les organisations humanitaires n’avaient accès qu’à 10% de la population. Les premières victimes étaient donc les enfants comme l'expliquait Sébastien Lyon, directeur d'Unicef France.

« Un enfant meurt toutes les dix minutes au Yémen, c’est évidemment un chiffre qui fait froid dans le dos et les causes de cette mortalité sont très facilement évitables (diarrhées, déshydratation, maladies respiratoires). C’est des choses qu’on peut éviter facilement, pour peu que l’aide arrive sur le terrain ». (Sébastien Lyon, directeur d'Unicef France)

Un chaos inextricable

En 2017, selon les Nations unies, l'intervention de la coalition arabe avait fait plus de 10.000 morts dont au moins 5000 civils. Une coalition régulièrement accusée de crimes de guerre pour ses campagnes de bombardements sur des zones civiles. Comme preuve, les habitants filmaient les bombardements. Les ONG dénonçaient aussi le ciblage systématique des centres de santé. MSF était l'une des seules organisations à être restée sur place.

Ces organisations pointaient aussi le fait que les États-Unis, la Grande-Bretagne, et dans une moindre mesure la France, non seulement soutenaient politiquement la coalition menée par l'Arabie saoudite, mais qu'en plus, lui vendaient des armes. L'autre paradoxe de cette guerre contre les Houthis, c'était qu'elle devenait aussi un carburant très efficace pour Al-Qaïda et l’État Islamique qui continuaient à prospérer au milieu du chaos yéménite.

« Vous allez découvrir une guerre où les maisons, les écoles et même les hôpitaux sont pris pour cible par les avions de la coalition arabe menée par l'Arabie saoudite ». En mai 2017, l'ONG Médecins sans frontières, présente sur place, avait permis à une équipe de France 24 d'avoir accès à des images de ce conflit. « Une guerre brutale et peu médiatisée », expliquait-on dans le reportage ci-dessous de Gaëlle Sundelin et et Florian Seriex, « car le Yémen est un des pays les plus difficiles d'accès pour les journalistes occidentaux ».

La crise humanitaire au Yémen
2017 - 04:27 - vidéo

« 50% des hôpitaux ne marchent pas, parce qu'ils sont détruits ou parce que les cadres ont peur de venir à cause des bombardements. » (Ghassan Abou Chaar - MSF - Chef de la mission Médecins Sans frontières au Yémen)

Une crise humanitaire exceptionnelle

« "La pire crise humanitaire de la planète", voici comment les Nations unies décrivent la situation au Yémen » : c'est ainsi que Gilles Bouleau lançait le sujet à regarder ci-dessous dans son journal de 20 heures sur TF1 le 30 novembre 2017. Depuis deux mois l'Arabie saoudite imposait un blocus au Yémen en réponse à la mort du président yéménite Ali Abdallah Saleh, assassiné par les Houthis. Ils l'avaient tué parce qu'il les l'avait trahis en annonçant son ralliement à la coalition arabe : « Il a joué avec l'Islam et nous l'avons tué » se vantaient-ils devant les caméras. Le blocus, qui s'ajoutait aux frappes, devenait une nouvelle arme de guerre et frappait les populations civiles déjà exsangues.

Des reporters françaises travaillant pour Paris Match avaient pu se rendre sur place. Dissimulées sous des burkas, Manon Quérouil-Bruneel, envoyée spéciale et Véronique De Viguerie, photographe, avaient mené un mois d'enquête, filmant avec leur portable. Elles étaient parvenues à passer un check-point Houthi pour filmer là où aucun journaliste occidental n'avait pu se rendre depuis deux ans : des zones ravagées par les bombardements aériens. Sous leur voile intégral, elles avaient poussé les portes d'un hôpital où les médecins, qui n'étaient plus payés, tentaient de soigner des bébés dénutris.

« Tout cela, c'est à cause de la guerre. On était tranquilles, avant. Mais depuis 3 ans, on n'a ni nourriture ni médicaments. Plus rien ! », « On meurt, et le monde regarde sans rien faire ». (Des habitants bombardés)

« Le monde nous regarde nous entre-tuer et combattre sans rien faire. Toute cette guerre m'a rendu très triste… ». Ce reportage « grand format » de septembre 2018, diffusé dans le 20 heures de TF1, évoquait la famine qui touche le pays. La journaliste Patricia Allémonière venait de traverser le pays, depuis Sanaa vers le nord.

Grand format : la famine au Yémen
2018 - 05:56 - vidéo

« 50% des hôpitaux du pays ont arrêté de fonctionner à cause de la guerre. Les infirmiers et les médecins sont obligés d'arrêter le travail dans les hôpitaux, car ils ne reçoivent pas de salaire. » Augustin Patrico Galli (Médecins sans Frontières Commune d'Aslam)

« Il gémit parce qu'il a faim. Regardez comme il est maigre ! Cet enfant doit être perfusé. Il a besoin d'être hydraté. En plus, il est malade. Si je n'arrive pas à le transférer vers un hôpital, il va mourir ». (Une infirmière)

« Voilà ce qu'ils mangent : des feuilles ! Matin, midi et soir ». (Une infirmière)

« Elle va mourir. À qui les ONG donnent-elles l'argent ? Je vous le demande ! Si l'argent n'est pas donné à ces gens-là, pour qui est-il ? » « Ce sont les membres du Conseil régional qui se partagent l'aide. » (Une infirmière et des villageois)

Dans sa dernière étude sur le conflit au Yémen, rendue publique en novembre 2021, l'ONU estime à environ 377.000 personnes, le nombre de morts directs ou indirects depuis le début du conflit. En décembre 2022, un communiqué de l'UNICEF affirmait que plus de 11.000 enfants avaient été victimes - blessées ou tuées - sur la période de mars 2015 à septembre 2022. Et que près de 4000 auraient aussi été enrôlés dans les combats par les Houthis.

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