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Giorgio de Chirico et les surréalistes : de l’admiration à la rupture

Giorgio de Chirico et les surréalistes : de l’admiration à la rupture

Giorgio de Chirico mourait le 20 novembre 1978 à Rome, à l'âge de 90 ans. Sa première période « métaphysique » réalisée au cours des années 1910 a fortement marqué et inspiré le groupe surréaliste, qui lui a voué une véritable passion. Jusqu'à une rupture brutale au milieu des années 1920. Retour sur cette dispute retentissante avec l'éclairage de Cécile Girardeau, conservatrice au musée de l'Orangerie.

Par Cyrille Beyer - Publié le 20.11.2021
Giorgio De Chirico et les surréalistes - 1977 - 04:04 - vidéo
 

Giorgio de Chirico, peintre italien né en Grèce en 1888 et décédé à Rome en 1978, fut un artiste admiré par le mouvement surréaliste jusqu’au milieu des années 1920… Et plus après ! Car les surréalistes, qui furent subjugués par la modernité de sa première période « métaphysique » des années 1910, le rejetèrent violemment par la suite. En 1922, leur chef de file André Breton s’enthousiasmait encore pour le peintre italien, déclarant lors d’une rétrospective organisée à Paris, qu’il était le « peintre le plus étonnant de son temps […] un jalon de la modernité », et qu’on avait « jamais vu ça ! » Quatre ans plus tard, en 1926, il déclarait avec mépris : « Chirico, en continuant de peindre, n'a fait depuis dix ans que mésuser d'un pouvoir surnaturel. Cette escroquerie au miracle n'a que trop duré ».

Le jugement était sans appel : d’inspirateur du mouvement surréaliste, Giorgio de Chirico était devenu largement indésirable au sein de ce cercle d’artistes établis principalement à Paris et représentant la nouvelle modernité artistique européenne. Alors, que s’était-il passé pour que le peintre passe en quelques années du statut de génie à celui de paria ?

Songe

« En 1911, lorsqu’il débarque à Paris à l’âge de 23 ans, Giorgio de Chirico est déjà, par son enfance en Grèce, ses origines italiennes et ses études à Munich, pétri de culture classique, littéraire, philosophique et musicale », rappelle Cécile Girardeau, conservatrice et commissaire de l’exposition « Giorgio de Chirico » qui s’est tenue au musée de l’Orangerie du 16 septembre au 14 décembre 2020.

Le jeune peintre italien est vite remarqué par Guillaume Apollinaire, le mentor d’André Breton et précurseur, par sa poésie, du mouvement surréaliste. Les tableaux de Chirico, en effet, fascinent par leur originalité et leur modernité. Le peintre Ardengo Soffici définit son art en 1914 comme « une écriture de songe. Au moyen de fuites presque infinies d'arcades et de façades, de grandes lignes droites, de masses immanentes de couleurs simples, de clairs-obscurs quasi funéraires, [Giorgio de Chirico] arrive à exprimer, en fait, ce sens de vastitude, de solitude, d'immobilité, d'extase que produisent parfois quelques spectacles du souvenir dans notre âme quand elle s'endort ».

« Choc exceptionnel »

1915 : la période « parisienne » du jeune Chirico prend fin lorsqu’il est mobilisé sous les drapeaux par l’Italie et qu’il s’y installe après la guerre. Il visite à nouveau la capitale française en 1918, à l’occasion de la première présentation de ses œuvres par le galeriste Paul Guillaume, au théâtre du Vieux Colombier. Dans l’assistance se trouve André Breton, qui fait l’acquisition d’une de ses œuvres, « Le cerveau de l’enfant ». « Pendant des années, cette toile va fasciner André Breton, précise Cécile Girardeau, à tel point qu’il écrira qu’elle « est douée d’un pouvoir de choc exceptionnel ».

Mais alors que Chirico se tourne à partir de 1919 vers une peinture plus classique, le groupe surréaliste continue à ne s’intéresser qu’à sa période métaphysique. En 1922, « deux ans avant la constitution officielle du surréalisme [avec la publication en 1924 du Manifeste du surréalisme], André Breton et ses amis accueillent Giorgio de Chirico à Paris pour la première exposition entièrement consacrée à son art. Une rétrospective, en quelque sorte, à la gloire de ses tableaux métaphysiques », poursuit la conservatrice du musée de l’Orangerie. « Outre Breton, le peintre Yves Tanguy et le poète Paul Eluard, qui se rend à Rome en 1923 pour rencontrer Chirico et lui acheter des toiles, sont aussi de grands admirateurs ». Et lorsque en décembre 1924 paraît le premier numéro de La Révolution surréaliste, « la couverture reproduit une photo qui représente tout le groupe surréaliste réuni autour d’André Breton, avec en arrière-plan une toile de Giorgio de Chirico, « Le rêve de Tobie », datant de 1917. Encore une de ses toiles métaphysiques ».

Critiques acerbes

L’artiste italien commence alors à prendre ombrage de ce que seules ses premières années de peinture soient prises en compte par les surréalistes. « Il leur écrit pour s’en plaindre, et le climat commence à se tendre entre eux », explique Cécile Girardeau. De son côté, André Breton commence lui aussi, à partir de juin 1926, à faire paraître des critiques très acerbes sur son œuvre : « J’ai mis, nous avons mis, cinq ans à désespérer de Chirico, à admettre qu’il ait perdu tout sens de ce qu’il faisait ».

A partir de cette année 1926, la rupture entre les surréalistes et Giorgio de Chirico, qui couvait depuis longtemps, est désormais publique, et ne va faire que s’accentuant. En 1928, Aragon, un autre surréaliste fâché contre Chirico, organise une contre-exposition avec uniquement ses œuvres métaphysiques, pour occulter l’exposition des œuvres contemporaines du peintre italien présentées au même moment à Paris par le galeriste Paul Rosenberg.

Classique

Giorgio de Chirico, qui tout au long de sa carrière va « explorer des univers différents, réexplorer sa propre peinture, se pasticher », s’intéresse depuis le début des années 1920 à un retour à l’ancien, voyant dans ce patrimoine classique un sommet de l’art occidental qu’il tente, non de prolonger, mais d’étudier. Dans une interview donnée en 1964, Giorgio de Chirico déclare ainsi aimer autant les deux parties de son oeuvre, ajoutant que « de toute façon », ses contemporains « ne comprennent rien et n'aiment pas l'art moderne ».

De Chirico et l'évolution
1964 - 02:26 - vidéo

Après ces années de mépris affiché par les surréalistes pour l’évolution de sa peinture, on comprend mieux le jugement qu'à son tour le peintre italien porte rétrospectivement sur le groupe tout au long des interviews qu'il donne à la télévision et à la radio au cours des années 1960 et 1970.

« Soi-disant poète »

En 1977, dans l'archive placée en tête d'article, Giorgio de Chirico est interviewé au cours de l’émission « La mémoire courte » par Michel Lancelot. Avec son humeur taciturne habituelle, il qualifie André Breton de « soi-disant poète », le décrivant comme un « garçon plutôt gros qui se donnait beaucoup d'importance, un homme comme un autre », chez qui « mis à part son activité [de vente] de tableaux » il n'avait « rien remarqué d'important ».

Le peintre italien juge même le mouvement surréaliste « sans aucune valeur ». La valeur se trouve alors pour lui dans l'étude du passé : « Pourquoi voulez-vous que j’aime les peintres surréalistes ? Moi j’aime les peintres anciens ! »

Giorgio de Chirico, après avoir écorné la réputation des membres du groupe surréaliste, d'André Breton à Paul Eluard, s'en prend aussi à d’autres grands noms de l’art, comme Paul Cézanne (1839-1906), considéré comme le « Père de l'art moderne » ou Van Gogh (1853-1890), artistes qu'il estime avoir été « inventés par les marchands de tableau ».

Sans doute secrètement encore meurtri par le traitement plein de mépris que lui avait réservé André Breton, Giorgio de Chirico aura choisi jusqu’à sa mort, survenue en 1978 à l’âge de 90 ans, d'assumer sa solitude, son isolement, son amour pour les classiques, tout en profitant à son tour de l'explosion du marché de l'art, grâce notamment à la côte très élevée de sa période métaphysique. Une notoriété qu’il devait, paradoxalement, aux surréalistes.

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