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Où sont les corps des fusillés de la prison de Caen ? Le mystère plane depuis 1944

Où sont les corps des fusillés de la prison de Caen ? Le mystère plane depuis 1944

Dans le cadre des commémorations du débarquement en Normandie, Emmanuel Macron a rendu hommage aux fusillés de la prison de Caen. Le 6 juin 1944, alors que les alliés débarquaient sur les plages, la Gestapo allemande exécutait près de quatre-vingt résistants, avant de les faire disparaître. Aujourd'hui encore, les familles vivent dans l'espoir, qu'un jour, leurs dépouilles soient retrouvées.

Par Florence Dartois - Publié le 04.06.2024 - Mis à jour le 07.06.2024
 

L'ACTU.

Dans le cadre des 80 du débarquement, Emmanuel Macron s'est rendu à l'ancienne prison de Caen où furent fusillés entre soixante-dix et quatre-vingt résistants le 6 juin 1944. C'est la deuxième fois que le président de la République se rendait sur place, après un premier hommage en 2019. Cette nouvelle visite met en lumière un épisode trouble de la guerre qui n'a toujours pas été élucidé. Il y a quatre-vingt ans, en plein débarquement, la Gestapo allemande faisait fusiller des résistants dans la cour de la prison. Leurs dépouilles ne furent jamais retrouvées. Depuis, leurs familles se rendent chaque année sur place pour perpétuer le souvenir de leurs pères, grands-pères et aujourd'hui arrières-grands-pères.

LES FAITS

Chaque 6 juin, au matin, depuis la fin de la guerre, des familles normandes endeuillées viennent se recueillir devant la maison d’arrêt de Caen du quartier Beaulieu. C'est là, qu'en ce premier jour du débarquement, des résistants furent assassinés par les Allemands. Ce 6 juin 1944, alors que résonnait sans doute le bruit des canons dans les cellules et que les prisonniers se prenaient à rêver de liberté, la Gestapo allemande décidait de liquider les prisonniers. On a longtemps parlé de quatre-vingt victimes, puis de quatre-vingt-sept détenus. Aujourd'hui, les historiens estiment le nombre des tués entre soixante-dix et quatre-vingt.

Les résistants furent exécutés dans une petite cour de la prison et leurs corps d'abord ensevelis sur place, avant d’être exhumés trois semaines plus tard et emmenés dans un lieu inconnu. Cette absence de corps, l'impossibilité de faire son deuil, a généré un mélange de frustration, de fantasmes et d'espoir dans les familles. C'est ce que raconte l'archive disponible en tête d'article. Elle revient sur le mystère qui entoure toujours le martyr de ce groupe de résistants fusillé. Elle date de juin 2020 et a été diffusée sur France 3 Normandie.

L'ARCHIVE.

Chaque année, le 6 juin, la cérémonie se déroule devant une plaque, des portraits des suppliciés et la liste de leurs noms. Ce rendez-vous annuel rappelle la question sans réponse qui hante les familles de ces résistants depuis des décennies : que sont devenus les corps ? Au fil des années, on a cru les retrouver, mais rien... Une torture pour les descendants. L'archive suit Isabelle et Véronique, petites-filles d'Antoine de Touchet. « C'est le lieu où ils ont perdu la vie, c'est le seul lieu où les familles trouvent un peu d'apaisement dans le travail de deuil qui n'est pas achevé », précise l'une d'entre-elles.

L'archive propose l'extrait d'une cérémonie, celle de 1994, au cours de laquelle le nom des suppliciés étaient égrenés. Retrouvez cette archive in extenso ci-dessous. À l'époque, on parlait de quatre-vingt-sept fusillés.

Les archives montrent que les résistants avaient été répartis en groupe et auraient dû être envoyés à Belfort pour que les alliés ne les récupèrent pas. Faute de moyens de transport (la gare avait été bombardée), l'ordre fut donné de les tuer. Décision prise par la Gestapo locale, aussitôt désavouée par l'échelon supérieur comme l'explique Jean Quellin, historien et auteur avec Victor Sico, un survivant, du livre Massacres nazis en Normandie.

« Ce sont eux qui ont donné l'ordre de faire disparaître les corps pour effacer toute trace du massacre. C'est ce qui nous explique que les Allemands soient revenus vers la fin du mois de juin pour enlever les corps qui avaient été enterrés à la hâte dans les courettes de promenades et les emmener vers une destination qui nous est restée inconnue ». Les Allemands firent également disparaître toutes les archives, avec les noms des prisonniers, avant de quitter la prison. « Il s'agissait de masquer le massacre qui n'avait, vraisemblablement, pas été ordonné par la Gestapo de Rouen », concluait Jean Quillien.

L'archive en tête d'article se poursuit par l'évocation de la première visite du président Macron, le 6 juin 2019 dans les murs de la prison. Il fut le premier président à se rendre sur place. Avant lui, Vincent Auriol, en 1949, et René Coty, en 1954, Puis François Hollande, en 2016, leur avaient accordé un simple hommage.

Le travail de mémoire de Véronique de Touchet, dont il est aussi question dans l'archive, l'avait conduite au service historique de la Défense. Dans ses archives, elle avait découvert le compte-rendu de l'interrogatoire de son grand-père par la Gestapo, saisi à la Libération. Un document émouvant. Chantal de Franssu, mère de Véronique de Touchet et fille du résistant, avait huit ans quand son père avait été arrêté, devant ses yeux, le 28 avril 1944, à Caen. Cette scène la hantait toujours, « il est parti sans nous faire un geste, pas comme s’il se disait : "je pars pour toujours", se remémorait-elle. Bien-sûr qu'on se dit, j'aurais dû me jeter dans ses bras, j'aurais dû lui faire un câlin, mas bon... »

Exécution et disparition

Le récit des événements se poursuivait, illustrés par des archives d'époque. Le 6 juin 44, au petit matin, les nouvelles du débarquement arrivaient à la Gestapo de Caen, avec des consignes claires : les résistants ne doivent pas être libérés ni tomber aux mains de l'ennemi. « Le drame se noue dans les cours de promenades, de rares témoignages permettent de reconstituer la scène », poursuivait le commentaire. Ce qui se passa était ensuite raconté par Vanina Brière, historienne à la Fondation pour la Mémoire de la Déportation. Elle expliquait que l'on savait quelques bribes de ce jour-là grâce au témoignage du médecin qui venait quotidiennement dans la prison pour soigner les détenus, notamment ceux qui s'étaient fait torturer. « Il a le temps de voir un groupe de six hommes, passer les mains sur la tête, encadrés par les Allemands. C’est le groupe de l’abbé Bousso, un résistant local. Il les voit pénétrer dans la courette et aussitôt, il entend les tirs. »

Sur des photos de la prison de l'époque, extraites des archives municipales, le commentaire précisait qu'au moins soixante-dix corps furent sommairement enterrés dans les massifs de fleurs des cours. Il précisait aussi que ces murs étaient désormais condamnés, puisqu'en 2020, la prison devait être détruite, remplacée par une nouvelle qui devait ouvrir à If en 2023. Les familles s’inquiétaient de cette destruction et un collectif venait d’obtenir l’assurance de pouvoir continuer à se recueillir sur les lieux. Gérard Fournier, président de l'association Mémoires de la Résistance normande insistait alors sur la nécessité de conserver un lieu de mémoire qui fasse consensus.

La suite de l'archive décrivait ce qui s'était vraisemblablement passé après la fusillade. Trois semaines après, la Gestapo décidait de maquiller son forfait. Les corps furent transportés par des détenus dans des camions. Où sont-ils allés : le mystère restait entier et le reportage énumérait les différentes hypothèses qui avaient émergé au fil des décennies. « Combien de scoops et d’espoirs finalement déçus ». Enterrés dans des champs, dans un puits ou brûlés ? La dernière piste en date, les corps auraient été enterrés dans une ferme située au sud de Caen où s’était retranchée la Gestapo. Les sondages effectués ne donnèrent rien. Pour conclure, Chantal de Franssu déclarait : « J'aimerais qu'on les retrouve, avant que je m'en aille... ça ne changera rien, mais pour moi, je crois que je pourrai enfin dire "papa". Je ne peux pas dire "papa". Je dis "mon père" (...) Si on retrouvait enfin les corps, je pourrais enfin dire ce mot, "papa". »

En quête de vérité

Après la Libération, portées par les familles et des survivants, les recherches des corps n’ont jamais été abandonnées. En 1964, une commission avait été mise en place, avec appel à témoins, mais rien de concret n'avait abouti. Les rescapés eux-mêmes n'ont jamais cessé la recherche des corps de leurs camarades. Il y eut trois prisonniers miraculeusement sortis de la maison d'arrêt, juste avant le massacre. Parmi eux, Jacques Collard. Il avait 15 ans. En 1981, il était interviewé car il devait être reçu par le juge d'instruction de Dortmund, chargé de l'affaire de Caen, suite à l'arrestation en Allemagne de quelques-uns des responsables présumés de la fusillade.

Son témoignage était important. Malheureusement, il avait été incapable de reconnaître qui que ce soit. Ces personnes étaient des nazis ayant appartenu à la Gestapo allemande. Le rescapé pensait que les détenus avaient été exécutés par un détenu allemand contre une remise de peine. Hypothèse jamais confirmée. Quant aux dépouilles des fusillés, Jacques Collard précisait que le procureur était quasiment certain que les corps avaient été brûlés.

« Les Allemands ont fait venir des camions d'Alençon, avec des prisonniers russes et polonais, qui ont mis les corps dans les camions et ils ont été brûlés, on ne sait pas où . Et je pense, malheureusement qu'on ne saura jamais ».

En mars 1987, un charnier contenant 48 corps était mis à jour à Bretteville-l'Orgueilleuse. Certains se demandèrent s'il ne s'agissait pas des fusillés du 6 juin 1944. Une enquête était ouverte pour en savoir plus. La découverte s'était faite dans le cimetière du bourg, l'un des fossoyeurs présents décrivait sa trouvaille. Une hypothèse qui n'a, elle non plus, jamais été vérifiée.

Nouveau rebondissement en avril 2013. Un passionné d'histoire à Tourgéville (14) de presque 90 ans, affirmait avoir résolu le mystère des corps des fusillés. Paul Le Caër, lui-même ancien déporté, s'appuyait sur une vieille photographie datée des années 20 d'un puits des anciennes mines de fer, situé à May-sur-Orne (14), depuis rebouché, et sur le récit (égaré) d'un témoin oculaire. Âgé de 16 ans à l'époque des faits, il affirmait avoir vu jeter des corps dans ce puits. Le nonagénaire décrivait ensuite le cheminement qu'il avait suivi pour aboutir à cette conclusion qui lui paraissait la bonne.

Mais pour les historiens, à l'instar d'Yves Lecouturier, historien local, ce n'était qu'un nouvel épisode de la longue liste des théories et non vérifiées. « Et comme nous n'avons plus de témoins, seul le hasard permettra un jour de trouver les corps », concluait-il.

Paul Le Caër : « Je suis un fouille-merde, parce que je vais où personne ne va ».

La première visite d’Emmanuel Macron, en 2019 à la maison d’arrêt de Caen, avait eu le mérite de relancer les recherches. Depuis, des sondages ont été faits, notamment en avril 2023, dans un bois, près des Moutiers-en-Cinglais. Le sol a même été survolé et numérisé par un drone de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale, certaines zones creusées. Mais ces nouvelles recherches n'ont rien donné jusqu'à aujourd'hui. Le voile sur le mystère des fusillés de Caen n'a toujours pas été levé.

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