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Comment des habitants de Créteil ont vécu sans leur télé pendant un mois en 1985

Comment des habitants de Créteil ont vécu sans leur télé pendant un mois en 1985

Entre le 14 et le 23 mai, 64 000 enfants et adolescents tentent de vivre sans leur tablette, téléphone et télévision. Un défi lancé par le Collectif «Surexposition écran». L'occasion de prendre de la distance par rapport aux écrans auxquels les jeunes de 7 à 19 ans consacrent en moyenne 3 h 11 par jour. Bien avant les smartphones, en 1985, les habitants d'un quartier de Créteil près de Paris avaient tenté de vivre un mois sans leur télévision.

Par Romane Laignel Sauvage - Publié le 14.05.2024
 

« Comment est venue cette idée diabolique ? » En 1985, le réalisateur Patrick Volson et le journaliste à Télérama Jean-Claude Raspiengeas invitaient les habitants du quartier de l'Ormetteau à Créteil (Val-de-Marne) à se priver de leur poste de télévision pendant un mois. Avec une condition : accepter de rendre compte de leur expérience pour un documentaire diffusé sur Antenne 2. Le résultat, diffusé à la télévision en 1986, est à la fois touchant et particulièrement édifiant à une époque où plus neuf familles sur dix disposaient d’un récepteur de télévision.

Les extraits proposés en tête d'article et plus bas offrent un aperçu de cette expérience, incarnée par des habitants attachants. Ils se livraient sur leur rapport au petit écran et son impact sur les relations humaines.

Épisode 1 : trouver des volontaires

Pour mener à bien leur expérience, Patrick Volson, Jean-Claude Raspiengeas et la productrice Pascale Breugnot avaient choisi le mois de juin et jeté leur dévolu sur un quartier de Créteil, à une dizaine de kilomètres de Paris. Avec le dépôt de petites annonces dans les boites aux lettres et d'annonces mystérieuses dans les commerces de proximité, ils avaient invité les habitants à une réunion au sein de la salle polyvalente de l'école du quartier, le 28 mai 1985. Sur les affiches, on pouvait lire : « Dans votre quartier, participez à une expérience inédite de télévision ».

« À l'évidence, nous avons pris des risques, juin, c'est Roland-Garros, la finale de foot, des grands prix de Formule 1 et, cette année, Gainsbourg au "Jeu de la vérité" », commentaient à la première personne les auteurs de l'expérience dans l'extrait en tête d'article. Pourtant, le jour J, la salle était remplie.

« Nous souhaiterions voir de quelle façon vous réorganisez la vie familiale, les loisirs, les relations avec les amis, comment vous organisez votre temps libre avec la disparition de la télévision », expliquaient les organisateurs. Au micro, les Cristoliens réagissaient vivement : « Comment est venue cette idée diabolique ? », « Il y a Roland-Garros en ce moment ! », « Vous avez possibilité de contrôler la tricherie ? ».

Sur les 900 familles habitant le quartier, le nombre de volontaires semblait plutôt faible. Beaucoup avaient besoin de réfléchir ou d'attendre l'avis d'un conjoint. Certains avaient bien notion du défi : « Si je vous donne mon poste de télévision, je souffrirai beaucoup, je pense. Parce que l'heure de "Récré A2" pendant qu'on fait le dîner, ça, c'est génial ». Emmenés par une femme très volontaire et les applaudissements de l'assemblée, une vingtaine de familles se portaient finalement volontaires.

Épisode 2 : récupérer les téléviseurs et les premières inquiétudes

Début juin, les journalistes venaient récupérer, sans encombre, les quelque 23 télévisions des familles volontaires. Jeanne Luce, comptable et bien mise, était inquiète : « C'est un peu un défi à moi-même, je me suis aperçue que la télé était devenue une habitude de l'allumer », disait celle qui vivait seule, comme on le voit dans l'extrait ci-dessous.

Ils se privent de télé pendant un mois
1986 - 00:00 - vidéo

Du côté des Belhassen, on avait attendu le « déclic » pour remiser le poste. Cathie s'inquiétait pour Elie : « C'est un vrai drogué, dès 7 h du matin jusqu'à 1 h du matin, le soir ». Et puis, il y avait déjà les tricheurs. Honnête, Béatrice Rasseneur annonçait son intention : « Je crois que ce doit être dur tout un mois sans télé. »

Épisode 3 : « Le soir, je n'ai plus rien à faire, comme il n'y a plus ma télé. »

Les ayant à peine séparés de leur poste de télévision, Patrick Volson et Jean-Claude Raspiengeas retrouvaient certains Cristoliens en pleine errance. Elie Belhassen était au centre commercial, devant les téléviseurs de présentation. Le jeune Emmanuel Camara jouait inlassablement à la balle contre les murs du quartier : « Je m'ennuie ».

Jeanne Luce, elle, avait le cafard. « Je m'aperçois que je ne fais pas grand-chose, vous voyez. Hier soir, j'avais un peu de papiers à classer, un dossier à monter. Je n'avais pas envie de le faire. Alors que si la télé était là, je ferais quand même ce classement, en regardant à la télé. » Et d'expliquer, dans l'archive ci-dessous, qu'elle ne pensait qu'à se coucher en conséquence : « C'est comme si j'avais de la famille, beaucoup de parents chez moi, et ils sont partis tous ensemble. »

Privés de télé, ils craquent
1986 - 00:00 - vidéo

Le samedi 8 juin, pour la finale de la Coupe de France 1984-85, les journalistes retrouvaient les Serra chez des voisins, devant le poste. Les Diaz, eux, avaient écouté le match à la radio. Ensuite, venait la finale de Roland-Garros. Marie-Christine Joye soufflait à la caméra la tricherie de son mari, Bernard. « Il a rencontré le voisin qui lui a proposé sa télévision, alors il est devant le poste. »

À peine sa porte ouverte, Bernard Joye était interpellé par les journalistes. « Monsieur Joye. Vous allez bien ? Vous avez la conscience tranquille ? Parce qu'on vient d'apprendre que vous étiez en train de tricher. » Derrière, le son de la télévision à plein. On menaçait de lui prendre le nouveau poste. « Non, non, je ne suis pas d'accord. Je regarde la fin du tournoi et on en reparle après si vous voulez. » Pendant ce temps, Jeanne Luce allait bientôt craquer, Patrick Volson et Jean-Claude Raspiengeas avaient pris les paris.

Heureusement, Elie Belhassen rassurait les organisateurs et racontait comment la télévision était devenue pour lui une « évasion passive ». « Il m'est arrivé certaines fois de rester toute la journée de samedi en pyjama. Maintenant, je m'en rends compte et je me dis : "C'est quand même dramatique" ». Du côté de José Diaz, le fait d'habiter en banlieue parisienne avait beaucoup à voir avec le temps passé devant la télévision. S'il vivait à la campagne, il aurait été « aux champignons ».

Épisode 4 : Jeanne Luce a « craqué », les autres tiennent bon

« Allo, ici madame Luce, j'ai craqué, je veux absolument récupérer ma télé ! Donc, je passe vous voir un peu plus tard pour la prendre. » Au 18e jour, la très chic Jeanne Luce récupérait son téléviseur : « C'est un peu de moi qui était parti. » Pendant ce temps-là, Miss Oumy, « la plus dynamique du groupe », offrait un thé sénégalais à ses voisins et ne regrettait pas du tout son poste.

Chez les couples, une certaine prise de conscience affleurait. Martine Soler-Rossi racontait comment la télévision empêchait la bonne répartition des tâches ménagères entre elle et son mari. « C'est toujours la même qui le fait en général, car, moi, le football j'aime pas ça. » Sans poste, le couple avait soudainement « passé des soirées entières où lui a repassé et, moi, j'ai cousu ».

Une habitante dont le nom n'était pas rapporté témoignait d'un petit drame. Le premier mercredi de l'expérience, son fils s'était retrouvé sans télé, avait réagi très « violemment » et décidé d'aller chercher la télévision auprès des journalistes. Ils n'avaient pas récupéré son poste.

Épisode 5 : le bilan

« Sur 22 volontaires, un seul a craqué, un autre est parti en vacances. Mais c'est curieux, les autres n'ont pas l'air pressés de récupérer leur télé, même ceux qui ont triché. Et pourtant, ils sont nombreux. » Dans ce dernier extrait, plusieurs familles sont rassemblées pour un bilan. Un premier Cristoliens avouait avoir été regarder les 24h du Mans sur les postes de démonstration au centre commercial. Madame Essono disait combien sa série lui avait manqué ainsi que « Les Dossiers de l'écran ». Madame Preslier-Varny, quant à elle, n'avait pas pu discuter du dernier «Apostrophes» avec ses amis.

Plus impressionnant, deux couples avaient renoué. « On ne divorce pas, au bout d'un mois sans télé », révélait l'un. Le second abordait « tout doucement » la question d'avoir un enfant. Tous les volontaires récupéraient avec joie leur téléviseur.

Les mordus de télé
1986 - 08:48 - vidéo

Une famille volontaire n'avait pas de télévision. Alors, les deux journalistes leur avaient prêté un poste pendant un mois. En une semaine, ils n'avaient pas lu et avaient moins écouté de disques. Trois semaines plus tard, les journalistes reprenaient la télévision et leur enfant pleurait à chaudes larmes. Ils finissent par acheter une télévision.

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