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La double nationalité : aux origines du rejet par l'extrême droite 

La double nationalité : aux origines du rejet par l'extrême droite 

Jordan Bardella a ramené la question de la double nationalité dans le débat public. Pour l'INA, le politologue Patrick Weil et l'historien Nicolas Lebourg reviennent sur 50 ans de rejet et de méfiance vis-à-vis de la binationalité, dans le parti créé par Jean-Marie Le Pen.  

Par Thylan Brissy - Publié le 05.07.2024
Jean-Marie Le Pen et la double nationalité - 1985 - 00:00 - vidéo
 

« Est-ce qu'aujourd'hui, on imagine des Franco-Russes travailler au ministère des Armées ? », interrogeait Jordan Bardella lors de la présentation du programme du Rassemblement national pour les élections législatives anticipées, le 24 juin. Le président du RN a expliqué souhaiter interdire l'accès à certains emplois « stratégiques dans les secteurs liés à la sécurité ou à la défense » aux citoyens français ayant une double nationalité.

Cette sortie n'est pas surprenante. Le Front national, puis le RN, a toujours été gêné par la binationalité. Jusqu'en 2022, son programme était clair, il voulait l'interdire. Déjà, en 1985, dans l'émission « L'Heure de vérité », le président du parti d'extrême droite Jean-Marie Le Pen exposait sa vision de la nationalité : « Pour ceux qui ont la double nationalité, il faut choisir. Ou on est Algérien, ou on est Français. Si on est Français, on adopte les mœurs, les coutumes, les lois, n'est-ce pas ? Si on préfère ses racines, ce qui n'est pas méprisable, dans ce cas-là, je crois qu'il faut rentrer chez soi.»

Le choix de l'exemple franco-algérien n'est pas innocent, analyse Patrick Weil, politologue, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du droit des immigrés. Le fondateur du Front national « prend volontairement l'exemple de la double nationalité algérienne. Il sait que ça parle à une partie de son électorat » de l'époque. Un électorat que Patrick Weil décrit comme nostalgique de l'Algérie française. Et qui déplore ce qui se produit dans ces années 80, à savoir que « des Algériens qui ont combattu pour l'indépendance, ayant acquis la nationalité algérienne en 1962, qui se sont installés en France comme immigrés et qui sont en train de s'interroger sur l'acquisition de la nationalité française ».

Nicolas Lebourg, historien et auteur de plusieurs ouvrages sur l'extrême droite en France et en Europe, note le côté « fin rhétoricien » de Jean-Marie Le Pen, qui montre son respect pour les traditions et la culture algériennes, « pour peu qu'elles demeurent en Algérie ».

Patrick Weil ajoute : « Ce que ne dit pas Monsieur Le Pen, c'est que le phénomène de la double nationalité n'est pas tellement lié à la naturalisation, mais à l'existence de couples mixtes et au droit des femmes, acquis à la fin du XXe siècle, de transmettre leur nationalité à leurs enfants ». Pour le politologue, interdire la double nationalité reviendrait à remettre en question l'égalité hommes-femmes en matière de filiation.

Double nationalité, double défiance

Autre archive avec Jean-Marie Le Pen, toujours à propos de la binationalité : en 1991, dans l'extrait ci-dessous, il invoque la question de la sûreté de la nation. « Nous ne pensons pas qu'il soit possible d'être loyal envers deux pays différents, avançait-il. Surtout s'il y a un risque qu'ils deviennent antagonistes ». C'est toute la pensée de Jean-Marie Le Pen qui est condensée dans cet extrait, assure Nicolas Lebourg. Pour justifier sa défiance envers les binationaux, il fait reposer son argumentation sur l'idée que les dirigeants ont le devoir de prévoir le conflit. « "La France est au bord de l'explosion", c'est ce qu'il va répéter pendant des décennies », relève l'historien.

L'argument de la sûreté est cependant contesté par Patrick Weil. La sûreté d'un pays ne peut pas justifier la méfiance envers les binationaux, assure-t-il. « La France a toujours accepté la double nationalité », rappelle-t-il.

Mais Patrick Weil pointe le danger que pourrait représenter, pour Jordan Bardella lui-même, l'interdiction de l'accès des binationaux aux emplois sensibles. Lorsque l'État reconnaît la nationalité française à une personne étrangère vivant sur son territoire, cela permet de s'assurer qu'elle ne sera plus dépendante de la législation du pays étranger, explique le politologue. Il prend l'exemple de Jordan Bardella et de son origine italienne, puisque trois de ses grands-parents sont italiens, afin de préciser son propos : « Imaginons que demain, la loi italienne change et fasse de Monsieur Bardella un Italien, en attribuant d'office la nationalité à tous les descendants d'Italiens. S'il avait alors la majorité à l'Assemblée nationale, on devrait lui enlever son statut de Premier ministre parce que l'Italie aurait changé sa loi ? »

Patrick Weil rappelle l'exemple du Premier ministre australien Barnaby Joyce. Ignorant qu'il avait également la nationalité néo-zélandaise, transmise automatiquement par son père, il avait dû démissionner en 2017. Car en Australie, les binationaux sont inéligibles. Il a pu finalement se faire réélire ensuite, après avoir renoncé à sa nationalité néo-zélandaise. Mais, rappelle Patrick Weil, « certains pays n'autorisent pas ce droit de renonciation ».

Ce rejet de la binationalité par Jean-Marie Le Pen s'illustre de nouveau en 1989 lors d'un débat télévisé, sur la Cinq et disponible ci-dessous. Un rejet teinté d'antisémitisme.

Face à Lionel Stoléru, secrétaire d'État au Plan de Michel Rocard, il lance : « Est-il exact que vous ayez la double nationalité ? » « Laquelle ? », demande Lionel Stoléru, avant de compléter : «Non, je suis français tout simplement.» Jean-Marie Le Pen poursuit : «J'aime mieux ça, j'aurais été un peu gêné si j'avais su que vous aviez une autre nationalité que la nationalité française.» C'est le journaliste en plateau, Jean-Claude Bourret, qui débusque le sous-entendu dans l'interrogation de Jean-Marie Le Pen : « Je crois qu'il faut que les choses soient claires parce que vous avez un langage un peu codé. Monsieur Stoléru, vous êtes juif... ou non ? Je pense que Monsieur Le Pen faisait allusion à la possibilité que vous ayez une double nationalité française et israélienne. » Jean-Marie Le Pen acquiesce : « Oui, c'est la question que je lui posais», avant d'ajouter juste après : «Je crois à la loyauté de Monsieur Stoléru.»

Pour Patrick Weil, il s'agit d'une « insinuation inhumaine, perverse et détestable » qui a pour objectif d'instiller « le venin du doute sur Lionel Stoléru uniquement parce qu'il était juif ». Nicolas Lebourg précise ; « Jean-Marie Le Pen sait parfaitement que Lionel Stoléru n'a pas de double nationalité.» Le président du FN « a préparé sa question de manière à cliver ».

2011 : la succession de Marine Le Pen

En quête de normalisation, Marine Le Pen a multiplié les prises de position contre l’antisémitisme, allant jusqu’à exclure son père du FN après son accession à la présidence du parti. Mais concernant la binationalité, en 2011, elle reprend la même rhétorique que celle de son père. « On peut aimer ses racines, on peut aimer la nationalité d'un de ses deux parents. Mais, je crois qu'on ne peut avoir, en l'occurrence, qu'une seule nationalité », formulait-elle face à la députée Cécile Duflot dans l'émission « Des paroles et des actes » ci-dessous.

En 2022, elle retirait la suppression de la double nationalité de son programme. Mais, la déclaration de Jordan Bardella, le 24 juin, a ramené la question de la binationalité dans le débat. Patrick Weil dénonce une proposition « qui va créer deux catégories de Français » et qui « est contraire à toute l'histoire d'intégration et d'expansion de la France ». « C'est un atout pour le pays d'avoir des doubles nationaux, défend le politologue. Ça nous donne une présence plus importante dans le monde. »

Trois jours après l'annonce de Jordan Bardella, le député RN sortant Roger Chudeau s'en est pris à l'ancienne ministre de l'Éducation Najat Vallaud-Belkacem sur BFMTV. Il a rappelé l'origine franco-marocaine de l'ex-ministre avant de juger que sa nomination au gouvernement en 2014 avait été une « erreur ». « Elle a détruit le collège public, bien sûr, et surtout, elle a voulu instituer des cours d'arabe au CP », s'est exclamé Roger Chudeau s'appuyant sur de fausses informations relayées alors sur les réseaux-sociaux.

Marine Le Pen a ouvertement condamné les propos du membre de son parti, sans préciser si des sanctions seraient prises.

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