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Comment la violence faite aux femmes était évoquée en 1975

Comment la violence faite aux femmes était évoquée en 1975

Gérald Darmanin, le ministre de l'Intérieur, a suscité l’émoi le 25 janvier en éludant l’importance des chiffres des féminicides en France. La société française a longtemps considéré que les violences faites aux femmes résultaient de la vie privée. Une idée bien ancrée qui régissait toujours les pratiques juridiques et policières en 1975

Par Florence Dartois - Publié le 28.01.2022
 

En novembre 2017, Emmanuel Macron avait décrété que l’élimination des violences faites aux femmes serait la grande cause du quinquennat. Mardi 25 janvier 2022, interrogé sur France inter sur le nombre toujours élevé des féminicides, Gérald Darmanin, le ministre de l'Intérieur, a esquivé la question provoquant de nombreuses réactions : « Quand bien même il y aurait encore une seule femme qui mourrait des coups de son conjoint, ce n'est pas une question de 10, de 100 ou de 500. On ne va pas commencer à faire des comparaisons statistiques... »

Certains lui ont reproché sa manière de balayer le sujet. Les violences faites aux femmes ont souvent étaient minimisées, voire moquées.

Nous avons retrouvé quelques passages du magazine féminin « Aujourd’hui madame » diffusé en décembre 1975, et dans lequel il était justement question du traitement des violences conjugales, notamment dans les commissariats.  L'archive en tête de cet article traite de cette problématique en compagnie d'un commissaire de police. A l’époque, les femmes battues dénonçaient l’accueil parfois sarcastique qu’elles recevaient dans les commissariats. L’animatrice Jacqueline Vauclair précisait qu'on les recevait « avec le sourire » ou « avec un petit ton condescendant, sans être prises très au sérieux malgré la gravité des blessures ».

Le commissaire Simon, présent en plateau, était appelé à réagir. Après avoir expliqué que dans son commissariat les plaignantes étaient reçues par des agents féminins, ce qui était selon la journaliste une exception, le commissaire s’inscrivait en faux, précisant : « Quand je reçois une femme (...) je l’écoute du mieux que je peux. » Cela posé, il reconnaissait tout de même qu’il existait « dans la psychologie », un tabou qui entourait la vie familiale citant un même un vieil « adage judiciaire » qui disait que : « Le droit n’a pas à s’occuper de secrets d’alcôve. » Ainsi les violences faites aux femmes étaient présentées comme des affaires privées qui devaient le rester.

Misogynie ordinaire

Pour les femmes battues, faire la démarche de pousser la porte d’un commissariat pour porter plainte relevait donc du défi. Egalement présente en plateau, mais témoignant anonymement, une femme évoquait son expérience et l’accueil qu’on lui avait fait , citant quelques phrases entendues alors: « Oh vous savez ça va s’arranger. C’est une petite scène de ménage, tout le monde connait. Retournez chez vous ». Elle employait même le terme de « propos paternalistes » tels « soyez gentille », « ne contrariez pas votre mari ».

« Une misogynie latente » également dénoncée ce jour-là par le sociologue Max-Yves Brandily, et qui, selon lui, reflétait un autre adage bien ancré dans la société française : « Bat ta femme même si tu ne sais pas pourquoi, elle, elle le sait. »

Ce machisme était selon lui responsable de ces comportements inappropriés. Il soulignait également l’existence d’un antagonisme masculin-féminin, et suggérait que ce soient des femmes qui reçoivent les victimes de violences, « même si les hommes font bien leur travail et applique bien la loi, ce n’est pas pareil », concluait-il.

Un délit minimisé

Dans l’extrait ci-dessous, issu du même magazine, le commissaire revenait sur le dépôt de plainte lui-même conditionné par l’obtention d’un certificat médical. Mais même avec ce dernier, l’homme violent n’était pas forcément puni. Avec moins de huit jours d’arrêt de travail, l’homme s'en sortait bien : « c’est un peu comme si vous aviez une contravention au code de la route. Là, ça sera une amende légère » déclarait le commissaire, ajoutant : « Bien que ça pourrait entraîner quelques jours de prison, il faut reconnaître que dans ce genre de violence, les jours de prison, ça n’existe pas. »

La violence faite aux femmes ne devenait un délit qu’au-delà de 9 jours d’arrêt, mais, là encore, il temporisait : « A ce moment-là, c’est un délit, donc la peine de prison pourrait être juridiquement importante, elle pourrait même atteindre plusieurs années d’après le code. » Mais il reconnaissait que l’interpellation et l’arrestation était rare, « sauf dans des cas très graves où des femmes ont des fractures », car alors, l’homme violent pouvait être considéré comme « un individu extrêmement dangereux » pour la société.

PV violences conjugales
1975 - 01:49 - vidéo

« Battez-vous votre femme ? »

Pour terminer cet état des lieux, nous vous proposons un micro-trottoir réalisé auprès d’hommes. Si la majorité réfutait battre ou avoir déjà battu leur femme, d’autres le revendiquaient, et certains considéraient cela comme normal, « une petite gifle » ne portant pas à conséquence à leurs yeux.

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