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La cibi : quand la radio jouait au réseau social

La cibi : quand la radio jouait au réseau social

D’abord utilisée par les routiers américains pour rompre la solitude des trajets, la citizen band (littéralement radio citoyenne), aussi appelée C.B. ou cibi, a connu son heure de gloire en France dans les années 80. 

Par Benoît Dusanter - Publié le 17.08.2023
Cibiste radio - 1980 - 03:07 - vidéo
 

Créée aux États-Unis dans les années 50, la citizen band ou cibi arrive en Europe au milieu des années 60 et n’intéresse en premier lieu que les radio-amateurs éclairés. Le principe est simple : grâce à un petit émetteur-récepteur radio et une antenne, il est possible d'entrer en contact avec quelqu’un situé à quelques kilomètres aux alentours. À l’inverse des talkies-walkies, les canaux de discussion émis sur une bande de 27 mégahertz sont ouverts à tous. Autrement dit, pas d’intimité. On intercepte des communications et on se mêle à des conversations captées au hasard.

Embarquée dans une voiture, la cibi permet ainsi au conducteur d'échanger avec quiconque également équipé, de demander sa route, d’alerter les secours en cas d’accident ou de signaler les patrouilles de police. C’est d’ailleurs l’un des points sensibles des autorités.

En France, l’appareil radio est en vente libre mais il est interdit d’émettre légalement avant 1981 et la libération des ondes. Cela n’a pas empêché les utilisateurs d’être très nombreux. On comptait ainsi 300 000 « cibistes » français au début des années 80.

Poitiers : club citizen band
1980 - 03:07 - vidéo

Malgré l’interdiction, la C.B. se démocratise en France. De tout âge et de tout milieu professionnel, les cibistes se regroupent et s’organisent en club pour revendiquer le droit à utiliser leur appareil.

La citizen band dérange. On reproche aux cibistes de brouiller les postes de télévision et de nuire à la sécurité en perturbant les canaux des urgences.

La Cibi un phénomène social
1980 - 02:32 - vidéo

L’utilisation de la C.B. divise.  Certains se plaignent des interférences générées sur les postes de télé. Pour d'autres, la C.B., « c’est la suppression des barrières sociales ».

Comme tout moyen de communication, la C.B. va donner naissance à des codes. L’argot des utilisateurs devient un langage parallèle. Ainsi, quand un utilisateur prononce « 73 », il faut comprendre « amitiés », « 88 » veut dire « grosse bise » et « 144 » « aller se coucher ». Quant aux utilisateurs, ils ont tous leur identifiant permettant l’anonymat. Papayankee72, Minouche91 ou Mercure, chacun choisi son pseudonyme cibiste.

Entraide entre cibistes
1980 - 02:07 - vidéo

« Un gros 88 », « je te retourne mes 73 », le langage codé des cibistes, un ancêtre des abréviations sms ?

Du renseignement pratique à la confidence sentimentale

Peu à peu, la C.B. devient un lieu d’échange, une façon de briser l’isolement. On cherche à créer le dialogue et des liens d’amitiés. On parle de la pluie et du beau temps, des résultats de football, de ses peines de cœurs. La citizen band se transforme en radio de l’amitié qui donne lieu parfois à des rencontres. Dans les années 80, on parle d’ailleurs de « canaux conversationnels ». La C.B. a tout d’un réseau social de proximité.

Citizen band
1977 - 03:55 - vidéo

La C.B. ancêtre du réseau social numérique ? En 1977, les routes américaines deviennent un gigantesque forum. Le volant dans une main, un micro dans l’autre, près de 30 millions d’Américains adoptent la citizen band. Les sociologues de l’époque se penchent sur ce phénomène qui modifie les rapports sociaux : « Des millions de personnes pourront se connaitre sans jamais se rencontrer et aborder sans aucune retenue tous les sujets même les plus personnels. Chacun garde son anonymat et se présente sous son nom de code qu’il a choisi».

Faire du lien social. Dans une société où règne l'anonymat, la C.B. apparait comme un moyen de rompre l'isolement.

Les citizen band français
1980 - 05:15 - vidéo

Jeanpierre91, Roger92, Puma, etc. Pour beaucoup de cibistes, l’émetteur radio est un moyen de rompre la solitude et répond à un besoin de communication. Il s’agit de reconstituer artificiellement « la conversation villageoise ».

Splendeur et décadence

En 1992, l’arrivée du permis à points va créer un boom des ventes d’émetteurs. Solidarité oblige, on partage la présence de radars et les zones de contrôle. Mais les années 90 marquent aussi la démocratisation des téléphones mobiles et l’apparition d’Internet qui peu à peu vont relayer les postes de C.B. au placard.

Le permis à points créé un véritable de boom des ventes de C.B. L’engouement est tel que les ventes augmentent de 150%. Le pays est en rupture de stock pendant un mois.

François Béranger "Canal 19"
1981 - 02:27 - vidéo

Fort de son succès, la citizen band a même donné lieu à des chansons comme ici avec François Beranger qui chante « Canal 19 » sur le plateau de Top club en 1981.

S’il est difficile aujourd’hui d’estimer précisément le nombre d’utilisateurs, la C.B. a toujours ses adeptes. Elle reste utilisée par des routiers et certains professionnels. Certains se regroupent même en associations et en clubs pour la promouvoir auprès des pouvoirs publics. Pour ces irréductibles, la cibi n’a pas dit son dernier mot.

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