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Années 70 : la France découvre enfin l'oeuvre de Tolkien

Années 70 : la France découvre enfin l'oeuvre de Tolkien

«Les Anneaux de pouvoir», la série dérivée du «Seigneur des anneaux», est diffusée sur Prime Video à partir de ce vendredi 2 septembre. L'occasion de revenir sur la réception en France de l'oeuvre de J.R.R. Tolkien, l'auteur du «Seigneur des anneaux». Déjà réputée dans les pays anglophones dans les années 1950, elle ne sera publiée en France qu'à partir de la fin des années 1960, chez Stock, puis Christian Bourgois. Retour sur une aventure éditoriale.

Par Cyrille Beyer - Publié le 31.08.2018 - Mis à jour le 02.09.2022
Jean-Jacques Brochier à propos de Tolkien - 1973 - 09:27 - vidéo
 

Le 5 janvier 1973, l’émission « Italiques » propose à ses téléspectateurs, parmi plusieurs autres romans, l’évocation de l’œuvre de J.R.R. Tolkien, tout juste traduite chez Stock (Bilbo le Hobbit, 1969) et Christian Bourgois (Le Seigneur des anneaux, 1972 et 1973). Sur le plateau, les invités sont enthousiastes. Le journaliste Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire, introduit le débat en espérant que la publication du Seigneur des anneaux devienne « un événement littéraire en France, [à l'image de ce qu'il a été] en Angleterre et en Amérique ». Car en ce début des années 1970, l’œuvre de Tolkien est déjà, depuis longtemps, un mythe dans le monde anglophone.

C’est en 1937 que John Ronald Reuel Tolkien, professeur de langue et de littérature anglaises à Oxford, publie en anglais The Hobbit (Le Hobbit). Si l'univers qu'il y décrit est avant tout le fruit de son imagination et des récits qu'il a commencé à élaborer à partir des années 1910, Tolkien se base également sur sa connaissance intime et passionnée des cultures anglo-saxonnes et nordiques. Le succès de ce premier roman le pousse à la rédaction d’une suite, sur laquelle il travaille pendant une quinzaine d’années.

Les deux premiers tomes de The Lord of the Rings (Le Seigneur des anneaux), The Fellowship of the Ring (La Fraternité de l'Anneau), et The Two Towers (Les deux tours), seront publiés en 1954. En 1955 paraît The Return of the King (Le Retour du roi), troisième et dernier opus d'une saga qui conquiert progressivement le monde anglo-saxon, grâce à la ferveur de sa réception aux Etats-Unis.

Robert Louit, traducteur des œuvres de Philip K. Dick et J.G. Ballard, invité sur le plateau de l’émission « Italiques » raconte : « Au début assez confidentiel en Angleterre, parce c’est un livre qui coûtait extrêmement cher, [Le Seigneur des anneaux] a ensuite été publié en Amérique, en 1965, en édition de poche ». Sa diffusion massive aux Etats-Unis signe le début d’une aventure éditoriale mondiale, le début d'un « phénomène absolument extraordinaire », selon Robert Louit. En Amérique, au cours des années 1960, le principal public se recrute parmi « les jeunes, les gens de moins de 30 ans » qui se « ruent sur le livre ». C'est un immense succès : en trois ans, entre « 1965 et 1968, ce livre [va connaître] vingt rééditions en édition de poche ».

La culture hippie plus particulièrement apprécie « l'univers de merveilleux » de la saga, et The Lord of the Rings devient en ces années portées par une jeunesse effervescente et contestataire un symbole de contre-culture. Fleurissent alors à travers l'Amérique en lutte contre la guerre du Vietnam ou le président Nixon des slogans comme « Gandalf président ! », ou encore « Frodon est vivant ».

La France, dernière informée

L'édition française ne s'empare de l'oeuvre de Tolkien qu'à partir de 1969, lorsque Stock publie pour la première fois en français Bilbo le Hobbit. La radio s'en fait naturellement l'écho.

Invité dans « Les matins » de France Culture, le 24 juillet 1969, Marcel Schneider semble conquis et déplore le décalage entre les goûts français et anglo-saxons quant à la réception d'un genre littéraire qui enchante l'Amérique : « Nous sommes toujours les derniers informés en France des livres, soit de merveilleux, soit de fantastique ».

Un retard analogue, selon l'écrivain, à celui dont fut victime plus tôt Alice au pays des Merveilles, un roman « qui a mis un temps infini à traverser la Manche, et dont on commence à parler un petit peu ».

Après avoir résumé avec enthousiasme les aventures du jeune Bilbo dans les terres du Milieu, Marcel Schneider relève dans le livre des éléments évoquant tout à la fois « les romans de La Table ronde, de Lewis Caroll et de La Fontaine ».

Bilbo le Hobbit de J.R.R.Tolkien
1969 - 04:54 - audio

L'aventure Christian Bourgois

Prenant la suite de Stock, Christian Bourgois va faire traduire en 1972 et 1973 par Francis Ledoux la première version française du Seigneur des anneaux. L’éditeur reçoit en 1973 le prix du meilleur livre étranger pour ce travail.

C’est cette même année que la télévision, à travers l'émission « Italiques », déjà évoquée plus haut, consacre pour la première fois un focus sur l’œuvre – et le personnage – de Tolkien. L’éditeur, écrivain et journaliste Marc de Smedt ne tarit pas d’éloges sur la saga : « C’est un voyage, c’est une aventure incroyable aux innombrables facettes. C’est une initiation à tout ce qui peut être le désordre dans le monde, à tout ce qui peut être le désordre cosmique, à tout ce qui peut être le désordre entre différentes sortes d’êtres très différents, puisqu’on retrouve chez Tolkien aussi bien les Elfes que des lutins, des dragons, mais aussi des choses tout à fait imaginées, [comme] des paysages incroyables, des pouvoirs inconnus, de nouvelles écritures […] »

Tout comme Marcel Schneider quatre ans plus tôt au micro de France Culture, les invités de l’émission « Italiques » questionnent également la capacité des Français à s’émouvoir de cette littérature merveilleuse qu’ils connaissent mal. Ainsi l’écrivain belge Jacques Sternberg déplore que « le merveilleux [soit] justement le genre que les Français détestent le plus. Le genre auquel [ils sont] le plus franchement, totalement, allergiques ».

« Mythologie »

Sur les ondes, c'est le réalisateur Alain Barroux qui présente Le Seigneur des anneaux le 3 avril 1973 pour l'émission « Un livre, des voix » sur France Culture. Ce dernier considère l'oeuvre, ni plus ni moins, comme une nouvelle mythologie : « Tolkien, regrettant la pauvreté de l’Angleterre en mythes, a essayé d’en inventer un et d’aller jusqu’au bout de son récit ».

Une mythologie qui est la « synthèse de tous les contes de l’Occident, du mythe des Nibelungen, dont on retrouve la malédiction de l’anneau, à Don Quichotte », à travers « l’évocation d’un univers d’innocence, de candeur, un univers qui s’oppose au mouvement général du monde, à cette sorte de réorganisation des instincts et des désirs qui élimine peu à peu la bonté de l’univers ».

Alain Barroux compare « les personnages de Tolkien, les Hobbits, hauts de 60 cm à 1m20 », aux habitants de Lilliput [île imaginaire au centre des Voyages de Gulliver, roman écrit en 1721 par Jonathan Swift, NDLR], à cette différence près que les Hobbits « habitent dans la terre, et [que] leur caractère cordial les prépare à tous les rendez-vous de l'amitié ». C'est une vision profondément utopiste de la communauté qu'Alain Barroux décèle dans la Terre du Milieu : « Ils [les Hobbits] vivent en sympathie avec les Elfes, les bons magiciens, dans un monde qui ignore la propriété, la lutte pour la vie, car les ressources et les réserves surabondent. C'est l'humanité du Néolithique, l'âge d'or du premier Adam ».

L’accueil très favorable réservé à la télévision et à la radio pour l’œuvre de Tolkien va entraîner un mouvement de curiosité de la part du public francophone et un vrai succès d’estime, sans provoquer néanmoins l’engouement que connaît l’Amérique au cours des années 1960.

Vincent Ferré, professeur de littératures comparées à l’université Paris Est, expliquait en 2004 dans une étude intitulée « La réception de J.R.R. Tolkien en France, 1973-2003 » que « la notoriété de J.R.R. Tolkien connaît des phases très accusées, cet auteur ayant d’abord été bien accueilli sans parvenir à s’imposer. L’intérêt très net manifesté pour son œuvre en 1972-1973 n’a en effet pas empêché que les médias aient l’impression de découvrir un nouvel auteur lors des publications successives du Silmarillion [en 1978 chez Christian Bourgois, NDLR] ou des Contes et légendes inachevés [en 1982 chez Christian Bourgois, NDLR] puis de la célébration du centenaire de sa naissance (1992) ».

C’est bel et bien la sortie du premier opus du Seigneur des anneaux : la communauté de l’anneau, en décembre 2001, qui va entraîner une véritable « rupture » dans la notoriété de l’univers de Tolkien en France. Le succès commercial du film est préparé par de nombreuses publications sur l'oeuvre de Tolkien dans la presse avant sa sortie en salles, si bien que, toujours selon Vincent Ferré, « plus de livres [de Tolkien] se sont vendus au cours de la seule année 2001 que pendant les sept années précédentes (1994-2000) ou les vingt premières années (1972-1992) ».

A partir de 2001, et grâce à la trilogie de Peter Jackson, ce sont désormais des millions de Français, petits et grands, qui découvriront avec enthousiasme l’œuvre de Tolkien. Le même enthousiasme qu’avaient éprouvé les écrivains et journalistes sur le plateau d’ « Italiques » ou sur les ondes de France Culture, près de trente ans plus tôt.

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