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1988-1992 : la mise en place des jachères, un crève-cœur pour les agriculteurs

1988-1992 : la mise en place des jachères, un crève-cœur pour les agriculteurs

La guerre en Ukraine met en péril l'approvisionnement mondial de céréales. Pour faire face à un risque de famine dans certains pays dépendants, l'UE songe à stopper sa politique des jachères mise en place au début des années 1990. Un gel des terres que les agriculteurs déploraient à l'époque.

Par Florence Dartois - Publié le 14.03.2022
Terres en jachères - 1988 - 01:53 - vidéo
 

La guerre en Ukraine va provoquer des répercussions collatérales sur l’approvisionnement alimentaire mondial. En effet, la Russie et l'Ukraine totalisent à elles seules 13 % de la production mondiale de blé, soit 30 % des exportations mondiales. L'augmentation des cours du blé, associée à la raréfaction des céréales, menace de déclencher une famine dans certaines régions du monde. Ainsi, les chefs d’états de certains pays dépendants de ces approvisionnements, comme la Turquie, l’Égypte ou le Liban, alertent sur les risques de famine et de déstabilisation politique à moyen terme.

La guerre russo-ukrainienne tombe à une période où les cultures de printemps (maïs, soja, orge…) devraient être semées. Le blé, lui, a bien été semé mais qui le récoltera si le conflit perdure ?  Le 7 mars, Christiane Lambert, présidente de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), s’avouait inquiète : « On est en train d’assister à un bouleversement de l’échiquier alimentaire mondial (….) Pour nous, c’est une question de prix mais pour le Maroc, la Tunisie, l’Égypte, ce seront des pénuries à partir d’avril. »

Réunis en urgence vendredi 11 mars, les ministres de l’Agriculture du G7 ont mis en garde contre les tentations de restriction aux exportations et les comportements spéculatifs des marchés. Il a aussi été question de diminuer la part des terres européennes mises en jachères. Une obligation rendue obligatoire par la PAC en 1992 et générant de l'incompréhension chez les agriculteurs français dès 1988.

1988 : un remède à la surproduction

Le sujet en tête d'article date de l'annonce de cette décision en juillet 1988, par le ministre de l'Agriculture, Henri Nallet. Cette année-là, l'Europe des 12 fait un constat : on produit trop ! Elle lance l'idée que ses pays membres mettent une partie de leurs terres arables en jachère pour un an. L'objectif est de diminuer les excédents agricoles qui coûtent chers à la Communauté européenne. A l’époque, ce « gel des terres » repose sur du volontariat. Le plan prévoit que la France gèle « 6 millions d’hectares » sur 10 ans. Plusieurs questions émergent : comment demander à un agriculteur de pratiquer la non-culture et que faire de ces terres inexploitées ?

Il est alors prévu que 30% de terres soit ainsi rendues « stériles ». C'est une révolution. Du côté des agriculteurs, c'est l'incompréhension : « Nous sommes relativement sceptiques sur l’idée même de gel des terres, car c’est quand même contre nature pour un agriculteur, dont le travail, c’est de tirer le maximum du sol ». Pour le ministre, il ne s'agit que d'une expérimentation d'un an. Il se targue même d'avoir protégé les intérêts français face aux velléités européennes : « Mon programme a été considéré comme prudent, peut-être même comme frileux ».

Un alignement sur les cours mondiaux

Mais les choses vont s'intensifier en 1992, lorsque la PAC (Politique Agricole Commune) qui garantissait depuis 30 ans les prix de vente à l'intérieur de la CEE change complètement. Les agriculteurs céréaliers sont sommés de geler 15% des surfaces exploitées ou de payer une amende.

L'archive ci-dessous explique les raisons de la mise en application du système de jachères dans les pays producteurs de céréales européens. Dorénavant, les prix devront être « alignés à la baisse » sur les cours mondiaux. Pour compenser la perte de leurs revenus, la PAC s’engage à leur verser une aide compensatoire. Cette réforme, ajoutée à d'autres (quotas sur le lait, baisse du prix de la viande bovine), est dure à avaler pour les agriculteurs. Le sujet parle de véritable «état de choc». Le commentaire précise qu'en creux cette décision est avant tout une victoire des Américains dans les négociations régissant le commerce international des marchandises.

Le ministre de l’Agriculture, Louis Mermaz, reconnait que dans une économie concurrentielle les « prix d’intervention » vont baisser mais rassure les agriculteurs, ils seront « intégralement compensés par des aides à l’exploitation ».

Mécontents, les agriculteurs manifestent partout en France, comme ici à Caen, devant la préfecture, en octobre 1992. Leur slogan : « N’oublions pas la terre ». Le préfet reçoit en « cadeau » un sol de friche avec des ronces et des chardons.

En 1993, les jachères sont effectives. Les chambres d’agriculture offrent des « cours de sensibilisation » aux agriculteurs pour leur apprendre à entretenir les jachères dont le sol ne doit pas rester à nu. Mais le « gel des sols » a toujours du mal à passer.

En 1998, les agriculteurs jugent toujours les jachères incompréhensibles. « Avoir des terres sans pouvoir les cultiver », c’est pour certains du « chômage forcé »  à une époque où les « charges, elles, sont toujours là » et où les aides versées par l’Europe ne compensent pas le manque à gagner.

La jachère et l'Europe
1998 - 02:12 - vidéo

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