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1978 : l’appel de l’UNESCO pour le retour d'œuvres d’art dans leur pays d’origine

1978 : l’appel de l’UNESCO pour le retour d'œuvres d’art dans leur pays d’origine

Fin octobre, Emmanuel Macron a présidé une cérémonie au musée du quai Branly à l'occasion de la rétrocession par la France au Bénin du trésor d'Abomey. Ces oeuvres sont solennellement restituées mardi 9 novembre. Il y a plus de quarante ans, l'UNESCO militait déjà pour que les anciens pays colonisés récupèrent une part de leur patrimoine.

Par Cyrille Beyer - Publié le 28.10.2021 - Mis à jour le 29.10.2021
 

C’est à ce jour la plus importante collection d’œuvres d’art issues des collections publiques d’un ancien pays colonial à être rendue à son pays d’origine. Mercredi 27 octobre, Emmanuel Macron a présidé une cérémonie au musée du quai Branly à l’occasion de la restitution, mardi 9 novembre, par la France au Bénin des 26 pièces du trésor d'Abomey. Des statues et divers objets cérémoniels volés par le colonel français Alfred Dodds lors de la prise en 1892 d’Abomey, alors capitale du royaume du Dahomey, et confiés par la suite au musée d’Ethnographie du Trocadéro, ancêtre du musée du quai Branly.

Aboutissement

La cérémonie, à laquelle assistaient le ministre béninois des Affaires étrangères, Aurélien Agbénonci, le ministre béninois de la Culture, Jean Michel Abimbola, et son homologue française Roselyne Bachelot, ainsi que le directeur du musée du quai Branly, Emmanuel Kasarhérou, et de nombreuses personnalités, marque l’aboutissement de plusieurs années de tractations au plus haut niveau entre autorités béninoises et françaises.

Ces oeuvres devaient définitivement rejoindre le Bénin le 10 novembre.

C’est le 26 août 2016 que le Bénin déposait officiellement à la France une demande de restitution de ce trésor. Quelques mois après son accession à l’Elysée, Emmanuel Macron s’engageait justement lors d’un discours à l’université de Ouagadougou (Burkina Faso) en novembre 2017 à « rendre possibles dans un délai de cinq ans les restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en France ». Une promesse rendue possible concernant le cas du Bénin par une loi votée par l'Assemblée nationale, le 17 décembre 2020. Cette nouvelle loi permet des dérogations au principe d'« inaliénabilité » des œuvres dans les collections publiques, parce qu’elles ont fait l’objet de pillages caractérisés.

Comme marque de l'importance de l'événement, Le Point rapporte les propos enthousiastes lors de la cérémonie de Bénédicte Savoy, coautrice avec Felwine Sarr du rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain remis à Emmanuel Macron le 23 novembre 2018 : « Qui aurait pu imaginer il y a quatre ans la restitution des pièces les plus prestigieuses, les plus belles, les plus connues du Bénin ? Personne […] C’est un événement exceptionnel. »

L'appel de l'UNESCO

Et pourtant, la question de la restitution de son patrimoine à l’Afrique était déjà soulevée en 1978 par l’UNESCO. L’archive présentée en tête d'article, un extrait du journal télévisé de TF1 du 19 juin 1978, revient sur la table ronde organisée par l’institution après que son directeur général, le Sénégalais Amadou Nahtar M’Bow, a lancé un appel le 7 juin pour « la restitution de certaines œuvres d'art à leur pays d'origine ».

Au cours du reportage, le directeur général de l’UNESCO rappelait que « de nombreux peuples ont perdu des éléments fondamentaux de leur culture ». Il considérait comme « essentiel que certains de ces éléments reviennent dans leurs pays d’origine », avant de préciser vouloir « distinguer les conditions d’acquisition de ces œuvres ».

Pour l’UNESCO, il était en effet important de concentrer son effort sur une certaine catégorie d’œuvres, celles « mal acquises », du fait de guerres, de pillages, de vols, notamment lors d’événements relatifs à la colonisation, en Afrique mais aussi aux Amériques ou en Asie.

Echanges culturels

Pour sonder la faisabilité d’une telle proposition, le journaliste Adam Saulnier demandait ensuite son avis à Jean Guiart, responsable des collections du musée de l’Homme. Ce dernier disait vouloir privilégier les échanges culturels plutôt que les rétrocessions unilatérales aux pays lésés : « J’envisagerais personnellement des séries d’accords avec des institutions culturelles permettant des échanges de pièces et de personnels  […] et permettant aussi que nous puissions rendre ce qui est nécessaire de rendre, et obtenir de compléter les collections chez nous chaque fois qu’il est nécessaire de les compléter. »

L’acteur malien Akonio Dolo, à qui le reportage de TF1 donnait ensuite la parole pour prendre la mesure du sentiment de dépossession induit par la présence massive du patrimoine africain dans les collections européennes, choisissait l’image d’une « bibliothèque qui brûle » : « Je trouve ça dramatique, dans le sens que moi-même j’ai été élevé parmi ces masques, j’ai dansé avec, et j’ai vu ces masques partir un à un. »

Autre avis, moins favorable à la restitution de leur patrimoine aux Africains, celui du collectionneur Jean Roudillou, pour qui « la première des choses [à faire] serait d’abord et de façon urgente de préserver ce qu’il reste dans ces pays ».

Conditions 

Justement, l’une des conditions posées par l'UNESCO concernait ce point sensible : la capacité matérielle des pays demandeurs – le plus souvent des pays en voie de développement – à conserver leur patrimoine. Pour l’UNESCO, des « dispositions » devaient être prises pour que « la restitution ne se traduise pas par une dégradation, pour que ces œuvres puissent être conservées convenablement dans les pays qui les récupéreront ».

Un article du Monde publié le 9 juin 1978 précisait qu’une autre condition posée par l’UNESCO était la garantie que les objets rétrocédés seraient « mis à la disposition du plus grand nombre » et non pas enfermés dans un sanctuaire interdit au public ou « affectés à un usage privé ». En outre, ces transactions devant porter sur un « patrimoine inaliénable et imprescriptible » elles ne pourraient se faire que si « une totale protection juridique des objets restitués » était assurée.

Plus de quarante ans après cet appel de l’UNESCO, le retour du trésor d’Abomey au Bénin est un événement majeur, le début, peut-être, d’un mouvement à plus grande échelle. Selon France Inter, l’Afrique « est dépossédée de 85 à 90% des objets d’art de son patrimoine », un drame pour la population de ce continent qui n’a pas accès au « fondement de sa culture ».

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