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1974 : « L'Archipel du Goulag », arme anti-soviétique

1974 : « L'Archipel du Goulag », arme anti-soviétique

LCP diffuse ce lundi soir le documentaire "Goulag, une histoire soviétique". C'est en 1973 et 1974 que paraissait à Paris « L'Archipel du Goulag » , d'Alexandre Soljenitsyne. Une publication qui  suscitait les passions, en révélant au grand jour les crimes soviétiques.


Par la rédaction de l'INA - Publié le 02.08.2018 - Mis à jour le 07.12.2020
 
C’est à Paris, en septembre 1973, qu’est publié pour la première fois l’Archipel du Goulag, du dissident soviétique Alexandre Soljenitsyne. Une édition en langue russe, établie par l'universitaire Nikita Struve, dont l'urgence est dictée par un événement dramatique survenu à Leningrad quelques jours plus tôt. Pour avoir été arrêtée et interrogée plusieurs jours par le KGB après avoir tapé sur sa machine à écrire le manuscrit de l’Archipel du Goulag, une collaboratrice de Soljenitsyne s’était suicidée.

Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel de littérature en 1970, avait fini l’écriture de l’Archipel du Goulag dès 1968, mais, conscient de la force dénonciatrice de son ouvrage vis-à-vis du pouvoir soviétique et de son système concentrationnaire, il préfère attendre avant de publier son livre en URSS. Maintenant que le KGB est entré en possession de son manuscrit et que l’une de ses collaboratrices s’est donné la mort, l'écrivain ne peut plus attendre. Il faut publier le livre à l’étranger.

Avec L’Archipel du Goulag, Soljenitsyne témoigne des camps de travail soviétiques et apporte un impressionnant travail documentaire, riche en détails et en chiffres, sur la réalité de ce système répressif. Il en a lui-même été la victime, arrêté et déporté au goulag pendant huit ans, de 1945 à 1953.

C’est à Paris que ce livre, l'un des plus importants du XXe siècle, voit le jour, grâce à l'aide de l'universitaire et éditeur russe Nikita Struve. L'ouvrage suscite, avant même sa traduction en français en juin 1974 par les éditions Le Seuil, une réaction passionnelle du monde politico-médiatique...

Le parti communiste français critique ouvertement L’Archipel du Goulag. Lors d'un meeting à Saint-Ouen, le 2 février 1974, le premier secrétaire du parti, Georges Marchais, commence par relativiser le poids des révélations faites par Soljenitsyne, arguant que « l'auteur russe évoque dans son livre des faits que le parti communiste de l'Union soviétique a lui-même dénoncés publiquement il y a près de 20 ans et auxquels il a mis un terme ».

Non content de décrédibiliser ainsi l'intérêt historique de cet ouvrage au coeur de l'actualité et dont la teneur fragilise la ligne idéologique du parti communiste, Georges Marchais choisit l'attaque comme moyen de défense : « le livre de Soljenitsyne constitue en même temps une agression si violente, si haineuse contre le socialisme, que l'auteur va jusqu'à justifier le comportement d'un ex général soviétique passé au service de Hitler et dont l'armée s'est rendue coupable des pires exactions ».

Par cette accusation, Georges Marchais tente d'établir une analogie entre le comportement du général Andreï Vlassov, militaire soviétique passé à l'ennemi nazi pendant la Seconde guerre mondiale par antistalinisme, et l'attitude de Soljenitsyne vis-à-vis de son pays, faisant de l'écrivain russe un traître. Posture mensongère et bien maladroite, quand on apprend, grâce à un article de Jacques Amalric dans Libération, que Soljenitsyne a combattu au sein de l'Armée rouge, avec valeur, puisque décoré, et qu'il ne doit son arrestation et son exil forcé au Goulag que pour avoir mis en doute, dans une lettre à un ami, les compétence militaires du « moustachu du Kremlin ».

L’Archipel du Goulag va susciter au contraire une fervente passion chez de nombreux intellectuels progressistes. C'est un moment de bascule, qui permet définitivement à la gauche de rompre les amarres avec l'URSS, près de vingt ans après la répression de l'insurrection de Budapest par l'Armée rouge et les révélations de Khrouchtchev lors du XXe congrès du parti communiste sur les crimes staliniens.

C'est le sens de l'invective faite par André Glucksmann à François Cohen, journaliste de l'Humanité, sur le plateau de Ouvrez les guillemets : 

« Avez-vous essayé, vous qui êtes correspondant, d'aller en Union soviétique et de fouiller dans les archives? [...] Avez-vous renseigné les lecteurs français sur ce qu'il se passait en Union soviétique? Les camps de concentration, avez-vous un seul de vos articles qui en parle ? ». 

André Glucksmann sera l'un des tous premiers, avec Jean Daniel, à prendre la défense d'Alexandre Soljenitsyne et à insister sur son rôle salutaire dans la dénonciation d'un régime dont la nature totalitaire était encore trop souvent méconnue du grand public dans les années 1970.

Après la parution de L’Archipel du Goulag et des débats qui en ont résultéla vision des Français sur les crimes de l'URSS ne sera plus jamais la même...

Cyrille Beyer


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