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1971, André Cayatte adapte l'affaire Gabrielle Russier au cinéma

1971, André Cayatte adapte l'affaire Gabrielle Russier au cinéma

Dans leur ouvrage "Comprenne qui voudra", Pascale Robert-Diard et Joseph Beauregard reviennent sur l'affaire Gabrielle Russier, une professeure de 30 ans tombée amoureuse de son élève mineur. Une histoire adaptée au cinéma par André Cayatte, il y a cinquante ans.


Par la rédaction de l'INA - Publié le 05.02.2019 - Mis à jour le 17.03.2021

1971, André Cayatte adapte l'affaire Gabrielle Russier au cinéma

Dans leur ouvrage "Comprenne qui voudra", Pascale Robert-Diard et Joseph Beauregard reviennent sur l'affaire Gabrielle Russier, une professeure de 30 ans tombée amoureuse de son élève mineur. Une histoire adaptée au cinéma par André Cayatte, il y a cinquante ans.


Par la rédaction de l'INA - Publié le 05.02.2019 - Mis à jour le 17.03.2021
 

L'affaire débute en 1968 : Gabrielle Russier est une jeune professeure marseillaise de français. Âgée de trente ans, divorcée et mère de deux enfants, elle est condamnée à un an de prison avec sursis pour "enlèvement et détournement de mineur". Le motif de cette décision de justice : elle a vécu une histoire d'amour avec l'un de ses élèves (Christian Rossi, 16 ans). En vertu du droit de grâce, le Président de la République Georges Pompidou, élu en juin 1969, décide de l'amnistier mais, pour parer cette faveur, le parquet faisait appel de la condamnation. En dépression face à l'acharnement institutionnel, la jeune femme met fin à ses jours le 1er septembre 1969.

L'hommage poétique de Georges Pompidou à Gabrielle Russier

Interrogé sur ce drame lors d'une conférence de presse le Président de la République répond par ces vers de Paul Eluard :

"Je ne vous dirai pas tout ce que j'ai pensé sur cette affaire. Ni même d'ailleurs ce que j'ai fait. Quant à ce que j'ai ressenti, comme beaucoup, eh bien,
Comprenne qui voudra !
Moi, mon remords, ce fut
la victime raisonnable
au regard d'enfant perdue,
celle qui ressemble aux morts
qui sont morts pour être aimés.
C'est de l'Éluard. Mesdames et Messieurs, je vous remercie".

"C'est pour empêcher qu'une pareille histoire ait lieu à nouveau que nous avons fait le film."

Deux ans plus tard, en 1971, André Cayatte adapte ce fait-divers  qui secoua l'opinion publique française en 1969. Le film Mourir d'aimer est l'illustration parfaite de l'engagement du cinéaste et de sa volonté de montrer la responsabilité de chacun dans les crimes des autres. En février, dans le JT de Toulouse, le cinéaste explique pourquoi il a choisi de réaliser Mourir d'aimer (avec Annie Girardot, rebaptisée Danièle Guénot dans le film et Bruno Pradal, renommé Gérard Leguen, dans les rôles titres.

André Cayatte revient sur ce qui l'a poussé filmer cette affaire : "Ce qui nous intéressait, ce n'était pas de faire le procès d'individus, c'était de faire le procès d'institutions. Il n'est pas important de savoir qui et pourquoi a appuyé à un certain moment sur un bouton. Ce qui est important de savoir, c'est si on peut appuyer sur ce bouton et si appuyant sur ce bouton, une certaine machine se met en marche, qui dans la circonstance a broyé un homme et une femme..." 

Le récit romanesque du film s'appuie sur une documentation fouillée. Pour l'écriture du scénario, André Cayatte a demandé le concours de l'avocat de Gabrielle Russier, Albert Naud : "qui était le seul à connaître parfaitement le dossier". Il a également fait appel au journaliste Pierre Dumayet qui avait mené une enquête fouillée servant de base au scénario.

"... C'est pour empêcher qu'une pareille histoire ait lieu à nouveau que nous avons fait le film. Moi, ce qui m'a le plus touché dans tout ce que j'ai appris au début de cette affaire c'est une lettre de Gabrielle Russier écrite trois jours avant sa mort et dans laquelle elle disait : "Je voudrais que ce qui m'arrive serve à quelque chose." Et bien, c'est dans l'espoir que le film servira à quelque chose que je l'ai fait. Dans l'espoir justement qu'on ne puisse pas recommencer à dresser entre deux êtres qui s'aiment le barrage d'une société qui a porté sue eux un jugement sans fondement, sans lumière. C'est à titre d'informateur que je suis intervenu et que j'ai voulu transformer le spectateur français en témoin." (Regarder toute l'interview d'André Cayatte)

André Cayatte, son credo : "Une obsession, montrer l'injustice et la responsabilité de chacun dans les crimes des autres."

Ce portrait du cinéaste réalisé à l'occasion de son décès en 1989 retrace les grandes lignes de son parcours. 

"Avocat de métier, André Cayatte n'oubliera jamais, en passant du prétoire à l'écran, ses premières amours de plaideurs. Entré au cinéma par Henri Jeanson, co-écriveur du célèbre Entrée les artistes, Cayatte portera à l'écran Balzac et Zola. En 1950 Justice est faite est couronnée à Venise et à Berlin. C'est la consécration du style Cayatte : Nous sommes tous des assassins, Avant le déluge, Les risques du métier et Mourir d'aimer en 1971, sur l'affaire Gabrielle Russier. Une obsession, montrer l'injustice et la responsabilité de chacun dans les crimes des autres. Trente films souvent tirés de faits-divers, 36 ans de carrière de moraliste et de témoin, passée à convaincre le spectateur. André Cayatte, précurseur pour ses admirateurs qui le tiennent pour le premier réalisateur français à avoir osé se frotter à la réalité. Cayatte, bouc-émissaire pour les réalisateurs de la Nouvelle Vague qui ne supportaient pas ses films à message. Pour le grand public, le réalisateur de Mourir d'aimer laissera le souvenir d'un homme sincère et courageux."

En 1967, André Cayatte choisit Jacques Brel, qui n'avait jamais tourné pour le cinéma, pour interpréter un instituteur victime d'une injustice dans son film Les risques du métier.

Le réalisateur et son acteur évoquent le rôle et le film. Cayatte explique qu'il a choisi Jacques Brel car il a le don de "s'émerveiller comme un enfant et de s'indigner aussi". Il l'a aussi choisi, contre l'avis de ses producteurs, car c'est un aviateur qui "a le sens de la discipline et de l'espace, qui sait ce qu'il doit faire au moment où il doit le faire, qui a des réflexes d'une extrême précision. Et j'étais sûr qu'en m'adressant à Brel aviateur, j'obtiendrais de lui... qu'il oublie Brel chanteur."

Brel raconte qu'au cinéma il faut désapprendre à tout exagérer comme on le fait sur scène. "Désapprendre, c'est extrêmement difficile." C'est l'histoire qui lui a plu. Il la résume. "C'est un instituteur qui est accusé de tentatives de viol par des gamines pour des raisons différentes et toute la population se retourne contre lui. On croit les fillettes, on ne le croit pas lui…  "On parle d'injustice". Dans son esprit, son personnage devait être "un brave type." Le cinéma lui a permis de travailler en équipe alors que "la chanson isole." Il conclut en expliquant qu'il refera du cinéma si cela peut "alimenter la révolte des gens pour plus de dignité."

En 1973, le réalisateur retrouve Annie Girardot, aux côtés de Bernard Fresson et Mireille Darc, dans le film Il n'y a pas de fumée sans feu qui veut démontrer comment une photo truquée peut faire accuser quelqu'un à tort. Le cinéaste raconte qu'il a fait ce film pour que les photographies ne soient plus portées, en tant que preuves, dans des dossiers judiciaires, car un trucage est toujours possible.

En 1974, sur le tournage de Verdict avec Sophia Loren et Jean Gabin, le réalisateur soulignait les incohérences du système judiciaire français.

Pour aller plus loin :

Aujourd'hui madame : débat à propos du film Mourir d'aimer d'André Cayatte. (Premium, 22 janvier 1971)

Mourir d'aimer (Chanson de Charles Aznavour, inspirée du fait-divers, mars 1971)

En 1964, André Cayatte réalise une expérience cinématographique originale. Il tourne La vie conjugale, en deux volets. Deux films sur la dualité du couple, l'un du point de vue de la femme, l'autre de celui de l'homme. Le 25 février 1964, dans Rhône Alpes Actualités, il expliquait ainsi sa démarche : "Ce que j'ai voulu, c'est de faire du spectateur un élément actif du spectacle cinématographique. D'habitude le spectateur regarde un film… il l'accepte ou pas mais il est obligé de le subir du commencement à la fin. J'ai voulu que le spectateur intervienne et il peut intervenir de trois façons : d'abord en choisissant l'ordre dans lequel il regarde les films, ensuite, en déterminant lui-même le délai dans lequel il verra le deuxième après le premier, et enfin, en ayant vu les deux, il a la faculté de construire un troisième film qui est sa version à lui de l'histoire de ce couple."

Florence Dartois


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