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1968 : sur le tournage de « La Prisonnière », l'obsession maladive d'Henri-Georges Clouzot

1968 : sur le tournage de « La Prisonnière », l'obsession maladive d'Henri-Georges Clouzot

Le réalisateur est mort il y a quarante-cinq ans, le 12 janvier 1977, à l'âge de 69 ans. Cinéaste à la réputation internationale, auteur de certains des plus grands chefs-d'oeuvre du cinéma français, Clouzot était aussi un perfectionniste maladif, connu pour ses rapports difficiles avec les acteurs.

Par Cyrille Beyer - Publié le 13.01.2022
Clouzot tourne - 1968 - 07:38 - vidéo
 

Henri-Georges Clouzot n’a plus tourné de film depuis près de dix ans lorsqu’il décède en 1977, à l’âge de 69 ans, à Paris. Cinéaste à la réputation internationale, réalisateur de nombreux chefs-d’œuvre, comme Le Corbeau (1943), Quai des Orfèvres (1947), Le salaire de la peur (1953), ou encore Les Diaboliques (1955), Clouzot était aussi un homme au perfectionnisme maladif, connu pour ses rapports difficiles avec les acteurs et les équipes de tournage. En témoigne le très beau reportage de Jacques Brissot sur le tournage du dernier film de Henri-Georges Clouzot, La Prisonnière, en 1968, intitulé sobrement Clouzot tourne, et diffusé à la télévision dans l’émission « Dim Dam Dom » le 14 janvier 1968.

Jacques Brissot, artiste plasticien, peintre et cinéaste, membre du Groupe de recherche image au Service de la Recherche de l’ORTF et collaborateur majeur des émissions « Dim Dam Dom » et « Volume » entre 1966 et 1973, rend compte avec ces images de l’ambiance électrique et délétère qui règne sur le plateau de La Prisonnière : « Dans un mois, Clouzot reprendra le tournage de son film La Prisonnière, interrompu à la suite d’une grave dépression. Regardez le film qu’a fait Jacques Brissot lors d’une dernière scène tournée dans une galerie de peinture. Vous comprendrez peut être pourquoi Clouzot a dû être hospitalisé… » déclare en préambule de la séquence la jeune présentatrice de l’émission.

« Toutes les maladies du siècle »

Les images, présentées dans l'archive en tête d'article, sont magnifiques. Elles montrent, dans une photographie en couleur admirable, l’équipe du film, dans le décor d’une galerie d’art cinétique. Nous sommes en pleine modernité esthétique de la fin des années 1960. Les visages, dont celui de Clouzot et de ses acteurs, Laurent Terzieff et Élisabeth Wiener, sont filmés en plan serré. La bande son comprend une musique expérimentale, et alterne avec les commentaires du plateau, et ceux, en voix off, du réalisateur Jacques Brissot. Ce dernier n’est pas tendre avec son sujet. Clouzot y est dépeint comme un homme psychiquement malade : « Les grands metteurs en scène sont de grands malades, oui mais Clouzot, lui, il cumule. Toutes les maladies du siècle, il les a eues. C’est un  inquiet, un nerveux. L’année dernière c’était l’infarctus, cette année c’est la dépression. » Ou encore : « On devrait faire une étude comparée sur les méthodes de travail de Clouzot et de Simenon. Ils sont de la même famille obsessionnelle. »

Il est vrai que Henri-Georges Clouzot a fait beaucoup parler de lui avec son tempérament. En 1960, sur le tournage de La Vérité, il pousse tellement à bout ses acteurs Brigitte Bardot et Sami Frey que ces derniers menacent de quitter le plateau. Bardot et Clouzot finiront par en venir aux mains lors d’une scène surréaliste. Mais surtout, Bardot sera tellement marquée émotionnellement par son personnage qu’elle sera retrouvée inanimée, quelque temps après la fin du tournage, près de Menton. Le Monde raconte dans un article consacré à La Vérité que l’actrice avait « avalé des somnifères et s’était ouvert les veines, imitant Dominique Marceau, son personnage dans le film de Clouzot ».

Tournage maudit

1960, c’est aussi l’année où meurt la première femme de Clouzot, Véra. Le réalisateur sombre dans la dépression, quitte momentanément la France et se fait oublier pendant quatre années. A son retour, il se remet au travail et se lance dans la réalisation de L’Enfer, un projet qui ne verra finalement jamais le jour. En 1964, après des semaines éprouvantes entre Clouzot et ses acteurs Serge Reggiani et Romy Schneider, le cinéaste est atteint d’une crise cardiaque. Le tournage doit être interrompu.

En 2009, Serge Bromberg et Ruxandra Medrea redonnaient vie, à travers leur documentaire L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot, à ce tournage maudit, donnant à voir quelques séquences du film, jamais montrées auparavant, parmi les plus étranges et fascinantes jamais tournées par le cinéma français.

Lorsque sort en salles La Prisonnière, en novembre 1968, L’Express consacre un article au réalisateur, intitulé « Le mystère Clouzot » (une référence au documentaire réalisé par Clouzot en 1956 et intitulé Le mystère Picasso). Le journaliste Pierre Baillard y résume tous les problèmes de santé que le cinéaste a dû surmonter pour se remettre en selle : « Pour y parvenir, il a fallu que Clouzot triomphe d'un long saute-mouton avec les catastrophes. Une belle cicatrice au poumon et trois petites au coeur. Cinq années de sanatorium, deux infarctus, une violente dépression nerveuse et dix fois la tentation et l'occasion du suicide. La mort tragique de Véra, L'Enfer, interrompu à mi-chemin sans espoir de retour. Et La Prisonnière, elle-même, tenue six mois en échec par la maladie. »

En conclusion de son reportage sur le tournage de La Prisonnière, Jacques Brissot soufflait que « la folie lui [allait] bien. » On entend souvent dire qu’il n’y a point de génie sans un grain de folie, une citation qui va à merveille à celui qui fut souvent qualifié de « Hitchcock du cinéma français ».

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