Au matin du 25 octobre 1917, le centre de Saint-Pétersbourg ne se doute pas encore de la nuit historique qui vient de s’écouler. C’est en fait l’un des événements les plus riches en conséquences de tout le XXe siècle : la révolution bolchevique vient d’avoir lieu. Aujourd'hui, nombreux sont les historiens à considérer cet événement plus comme un « coup d’Etat » que comme une véritable révolution.

Pour bien comprendre la portée de cette nuit insurrectionnelle du 24 au 25 octobre (7 au 8 novembre de notre calendrier), il convient de rappeler le contexte historique dans lequel elle s’inscrit. Une révolution a déjà eu lieu, quelque neuf mois plus tôt, dans cette même capitale de Saint-Pétersbourg, rebaptisée Pétrograd en 1914, au moment de l’entrée de l’empire russe dans la guerre contre l’Allemagne.

Du 23 février au 3 mars 1917 (du 8 au 16 mars de notre calendrier), la capitale avait vu se former dans l’improvisation des manifestations qui dégénérèrent en insurrection et finirent par renverser le tsar et entraîner la formation d’un gouvernement provisoire. La raison de cette révolution ? L’exaspération devant les souffrances liées à la guerre (plus de trois millions de morts civils et militaires) ainsi que l’incapacité d’un système politique archaïque et autoritaire à se réformer. La révolution de février marqua donc la fin de l’autocratie absolutiste, pluriséculaire, de la dynastie des Romanov, et le début d’une tentative d’instaurer un régime progressiste en Russie.

L'usure du gouvernement provisoire, obstiné à continuer la guerre

Mais le gouvernement provisoire, constitué en majorité de sociaux-démocrates, dirigé par le prince Gueorgui Lvov, puis à partir du mois de juillet par l’avocat Alexandre Kerenski, refuse d’abandonner ses alliés français et britannique. Il continue donc la guerre contre l’Allemagne, alors qu’il tenait justement une partie de sa légitimité de l’exaspération des Russes vis-à-vis du conflit et de leur certitude de signer une paix rapide.

Pour le peuple russe, cette volonté de poursuivre l’effort de guerre tient donc de l’obstination et de la trahison. En parallèle, d’autres anciens opposants au régime tsariste, totalement marginalisés par la révolution de février, se mobilisent : les Bolcheviks, et leur chef, un certain Lénine... Pour ce faire, il doit gagner d’abord la partie contre ses frères socialistes, les Mencheviks. Dans un numéro de 2000 ans d’histoire, diffusé en novembre 2007, l’historienne Marie Pierre Rey explique la différence entre les deux courants ennemis du socialisme, tenant au « rapport à l'action révolutionnaire ».

Les Mencheviks, partisans d'une ligne « marxiste orthodoxe », préfèrent attendre que le « pourrissement naturel, la lutte des classes, l'opposition entre bourgeois et prolétaires conduise tout naturellement à l'éclosion de la révolution », tandis que Lénine pense que le contexte russe justifie de « brusquer les choses, d'aller de l'avant, en particulier en ne comptant pas sur la classe ouvrière dans son ensemble », cette dernière étant infiniment minoritaire parmi l'immensité agricole de la population russe.

Un extrait de 2000 ans d’Histoire résumant la différence entre les Mencheviks et les Bolcheviks, par Marie Pierre Rey

Lénine et les Bolcheviks, contre les Mencheviks partisans de l’attente, choisissent donc l’action révolutionnaire pour s’emparer du pouvoir avant l’élection prévue de l’assemblée constituante. Les Bolcheviks conçoivent aussi la prise de pouvoir à partir de leur seul parti, structuré et organisé, et non de la classe ouvrière, pas assez influente à elle seule en Russie pour pouvoir agir d’elle-même.

Le Soviet de Pétrograd comme enjeu de pouvoir entre Mencheviks et Bolcheviks

L’enjeu de la rivalité entre les Bolcheviks et les Mencheviks, c’est d’abord le Soviet. Le Soviet est à l’origine un conseil d’ouvriers, sorte de syndicat dans un pays où toute représentation officielle de type syndicale est interdite. Avec la révolution de février 1917, les Soviets sont donc ressuscités, et le Soviet de Pétrograd, dirigé par les Mencheviks, s’installe dans le même palais que le gouvernement provisoire, le palais de Tauride.

En réalité, le pouvoir est aux mains du gouvernement provisoire, qui accueille d’ailleurs en son sein au mois d’avril un délégué menchevik.

Progressivement, au cours de l’été et de septembre 1917, les Bolcheviks prennent le pas au sein des Soviets sur les Mencheviks. Lénine et les Bolcheviks insistent sur la paix immédiate, et proposent un discours simpliste qui séduit de plus en plus. Les élections municipales de Moscou de septembre désavouent également les Mencheviks.

Mais comme l’explique Boris Souvarine, « à mesure que les Bolcheviks gagnaient du terrain à l’intérieur des Soviets, grâce à leur formule simpliste, les Soviets se rétrécissaient et perdaient peu à peu leur caractère relativement représentatif…en octobre, quand les Bolchéviks eurent la majorité, ils ne parlaient pas au nom de l’ensemble des travailleurs, mais seulement au nom de leur parti et d’une certaine masse flottante de suiveurs ».

Boris Souvarine à propos de l’histoire des Soviets et de leur rôle dans la Révolution d’octobre

Fin octobre, le gouvernement provisoire ne recueille plus le soutien de l’armée. Les Mencheviks sont décrédibilisés. L’heure est donc propice aux Bolcheviks, qui passent à l’action, sous la direction énergique de Trotski et Lénine, rentré d’exil de Finlande le 7 octobre.

Dans la nuit du 24 au 25 octobre : une révolution qui fait peu de victimes, une opération efficace et peu spectaculaire

Contrairement aux journées de février qui voient des milliers de personnes dans les rues, la nuit du 24 au 25 octobre est donc une opération préparée et exécutée de façon rationnelle. Les points névralgiques de la ville sont pris par les Gardes Rouges sans rencontrer trop de résistance. Le palais d’Hiver, ancienne demeure des Tsars, est le dernier bastion du gouvernement provisoire à tomber.

Dans les Actualités françaises de 1967, retour sur la Révolution d'octobre et ses prémices

Ces attaques ne font que peu de victimes. Plus tard, la propagande magnifiera l’action des Bolchéviks et exagérera la violence de cet événement.

Pour bien prendre la mesure de cette nuit insurrectionnelle, écoutez le témoignage de Dimitri Tikhobrazoff, présent sur les lieux, alors qu'il se rendait au Palais d'Hiver en tant que diplomate, pour un rendez-vous.

Témoignage en 1967 de Dimitri Tikhobrazoff, diplomate russe présent dans le centre de Pétrograd alors qu'éclatait la révolution d'octobre

Le lendemain, le nouveau régime des Bolcheviks est entériné au Congrès des Soviets, provoquant la fureur des Mencheviks pour qui cette révolution est un coup d’état antidémocratique. Surtout, si le nouveau pouvoir s’installe à Pétrograd (puis à partir de 1918, à Moscou), il nécessitera encore des années de guerre civile avant d’asseoir définitivement la mainmise du pouvoir du parti bolchevique sur la Russie.

La conclusion de Marie Pierre Rey dans "2000 ans d'Histoire" : une révolution facile mais une prise réelle du pouvoir longue et douloureuse

Cyrille Beyer

Rédaction Ina le 25/10/2017 à 18:01. Dernière mise à jour le 10/09/2019 à 10:22.
Histoire et conflits