"Pour moi, le monstre marin reste une curiosité scientifique puisque nous sommes appelés à trouver des animaux dans les grandes profondeurs, des territoires méconnus. Et chaque fois qu'on fait une mission dans ces profondeurs, on remonte des espèces nouvelles… et ça pour nous, sort de l'ordinaire. Ce sont en quelque sorte des monstres mais d'une grande valeur scientifique…"

Les océans recouvrent environ les ¾ de la surface de la planète. Les abysses ont toujours fasciné l'humanité. Elles ont alimenté nombre de mythes et de légendes. Longtemps méconnues et inaccessibles, de nouvelles technologies permettent désormais de les explorer, de les cartographier et de les sonder. Le fond des océans est en passe de devenir un nouvel Eldorado. Plongeons à la rencontre du peuple des profondeurs, de ses secrets et de ses trésors plus vraiment cachés…

Débutons notre plongée dans les fonds abyssaux, par une escale dans un laboratoire de l'Ifremer. Là, en 2007, le professeur Michel Segonzac traque les monstres marins… il insiste sur le fait que les animaux découverts dans les fonds marins sont plutôt de petite taille. 

Evolution de l'exploration océanique

L'exploration des fonds marins serait impossible sans l'ingéniosité des hommes. En France, le pionnier de l'exploration sous-marine s'appelle Auguste Piccard. C'est l'inventeur du Bathyscaphe, le premier sous-marin à s'aventurer dans les fosses abyssales. Document muet de 1947.

En 1953, il plonge à 2100 mètres. L'année suivante, il descend à 4050 mètres.

En 1962, le Bathyscaphe "Trieste" plonge dans la fosse des Mariannes et atteint 10916 mètres ! Images de sa descente vertigineuse "vers le fond inconnu des mers..." qu'a réalisé Jacques Piccard, le fils d'Auguste.

En 1979, un cameraman plonge à bord de la soucoupe "Cyana" et filme pour la première fois la faune des fosses. Cyana appartient au Centre national d'exploitation des océans, immergée au large de Brest à 2100 mètres. C'est une première pour la télévision ! Il y a beaucoup de similitudes entre le fond des océans et l'espace intersidéral et le pilote de Cyana, compare volontiers les fonds marins à un ciel étoilé.

Le peuple des profondeurs

Vingt mille lieues sous les mersAbysse ou Moby Dick…  De nombreux romans et films ont tenté d'imaginer l'aspect des grands fonds marins et l'allure des créatures qui pouvaient les peupler, mais les progrès de la technologie sous-marine nous permettent désormais de lever un pan du mystère sur le peuple des abysses qui alimentait l'imaginaire des hommes depuis de siècles. Mais la grande question qui taraude les scientifiques, c'est comment les quelques 200 000 espèces répertoriées parviennent à vivre dans les conditions extrêmes des fonds marins.

"10 kilos par 100 mètres de profondeur. A 10 000 mètres de profondeur il règne 1000 kilos par centimètre carré sur le corps des animaux…"

La pression est énorme dans le fond des océans, pourtant la vie est présente dans les plus grandes profondeurs allant jusqu'à 11 000 mètres. En 1979, le professeur Lucien Laubier, directeur du Centre océanologique de Bretagne, décrit les conditions de vie dans les fonds marins : pression, faible température et obscurité totale… Des images permettent de découvrir l'aspect des profondeurs et une cartographie des fonds nous présentent les fosses marines.

En 2003, une campagne scientifique destinée à explorer les grands fonds sous-marins découvre des poissons inconnus : 1000 nouvelles espèces ont été recensées en dix ans. Frédérick Grassle, président des études de recensement de la vie marine décrit les objectifs d'une telle mission.

Les équipes chargées d'explorer les abysses sont toujours étonnées de la profusion de la vie, si loin sous la surface "où la lumière ne parvient jamais, où il n'y a pas d'oxygène et où il règne des pressions incroyables la vie s'est installée". En 2002, une équipe de l'Ifremer explore une fosse de 2600 mètres de profondeurs au large du Mexique dans le Pacifique avec la mission "Phare". Nadine Le Bris, chef de mission à l'Ifremer insiste sur le fait qu'il est important de continuer "à explorer les fonds des océans qui sont mal connus et recèlent des systèmes d'organisation de la vie extraordinaires". Les images rapportées par les équipes de l'Ifremer et du CNRS grâce au robot télécommandé Victor sont époustouflantes… il y a notamment ce vers de Pompéï qui étonne les chercheurs… Cette exploration doit permettre de tirer des enseignements sur l'adaptation de la vie en milieu hostile qui serviront sans doute un jour pour la survie de l'espèce humaine, pourquoi pas dans l'espace…

La cartographie des fonds marins, un enjeu géostratégique

Les progrès technologiques permettent désormais de cartographier les grands fonds. Une tâche herculéenne entamée par l'Ifremer depuis plusieurs années. C'est ainsi que l'on découvre de nouvelles ressources et des reliefs inattendus et vertigineux mais également les ravages de la pêche intensive. En 2010, Walter Roest, responsable du programme Extraplac à l'Ifremer explique à quoi va servir cette étude indispensable à l'exploitation et il l'espère, à la protection des océans.

Avec ce même objectif de décrypter les profondeurs, quelques mois plus tard, le projet Neptune, une boucle de 800 km de câble déroulée à l'ouest du Canada à 2300 mètres de profondeur, transmet par internet les données du plus grand observatoire sous-marin du monde. De petits robots ont installé à grande profondeur divers instruments de mesures. Les données enregistrées par ces instruments sont retransmises instantanément par le câble géant. Ce système permet d'étudier les secousses volcaniques, d'anticiper les tsunamis, d'évaluer des ressources sous-marines. En France, Ifremer prévoit de greffer à ce réseau un appareil d'observation sismique spécialement préparé pour résister aux hautes pressions. Toutes les données recueillies par ce projet sont en libre accès sur Internet.

Au fond des océans… un nouvel Eldorado

Au fond des océans, les abysses recèlent d'immenses trésors. Les nouvelles techniques, comme les robots guidés à grande profondeur, permettent désormais d'y accéder. On disposerait ainsi de métaux de base, de métaux stratégiques et de terres rares. Une expédition scientifique a découvert des minéraux à profusion dans les eaux de Wallis et Futuna. La découverte de terres rares permet notamment aux industries françaises et européennes d'être moins dépendantes de la Chine qui jusqu'alors dispose de la majorité des ressources. Yves Fouquet, responsable du laboratoire de géochimie Ifremer, et Julien Denègre responsable mines et métaux-Technip décrivent les projets en cours et à venir.

Cuivre, nickel, cobalt, argent ou or, c'est entre 3 500 mètres et 5 000 mètres de profondeur que se trouvent d'immenses ressources de minerais, réparties dans tous les océans. Des ressources qui pourraient alimenter les industries pendant des décennies. En 2015, la technologie rend désormais cette exploitation possible. Yves Fouquet, géologue de l'Ifremer est le spécialiste des métaux de grandes profondeurs. Il nous présente les "cheminées" découvertes dans les grands fonds. On découvre ensuite les machines capables de forer les abysses.

Reste plusieurs questions de taille : quid de la fragilité de la faune et de la flore à de telles profondeurs ? A quel prix se fera l'exploitation des abysses ? Le débat est en cours mais n'a pas encore apporté de réponses.

Rédaction Ina le 06/06/2018 à 16:05. Dernière mise à jour le 08/06/2018 à 09:07.
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