Atmo Normandie a présenté mardi 8 octobre des résultats indiquant des taux de dioxines relevés sous le panache de fumée de l'incendie à Lubrizol quatre fois plus élevés que la normale. Depuis la catastrophe de Seveso en 1976, de nombreux scientifiques ont pointé la dangerosité de ce composé chimique cancérigène.

«La fréquence des cancers du foie a triplé en Nord Vietnam en 10 ans suite à l’épandage massif de dioxines réalisé par les Américains.» Suite à la catastrophe de Seveso en Italie en 1976, le docteur Dally du centre anti-poison de Paris tentait d’alerter sur les dangers de la dioxine dans le journal de 20 heures d’Antenne 2. A l’époque, l’usine avait dégagé des quantités très importantes de cette substance chimique dans l’air. Une substance utilisée par les Américains lors de la Guerre du Vietnam. Trois millions de Vietnamiens ont été reconnus victimes de l’agent orange, un pesticide répandu sur les forêts et qui contient de la dioxine.

Les conséquences de l’exposition à la dioxine étaient encore méconnues dans les années 1970. Seules des études sur les animaux avaient été réalisées, d’après le docteur Dally dans cette archive de 1976 : «Chez l’animal, il y a des travaux assez nombreux qui ont été faits. On sait que c’est un produit qui est cancérigène pour l’animal, qui provoque des tumeurs du foie. Il est aussi tératogène, c’est-à-dire qu’il provoque des anomalies de la face et des reins chez les nouveaux-nés (des animaux ndlr). Chez l’homme, les travaux sont moins avancés.»

Quelques mois plus tard, sur le plateau d’Antenne 2 du 26 février 1977, c’était au tour du professeur Alfredo Leonardi d’alerter sur les conséquences de la dioxine. Secrétaire général à l’institut de recherches pharmacologiques Mario-Negri, il détaillait les symptômes de la chloracné, une maladie due à l’exposition aux dioxines : «La dioxine ne s’élimine pas bien. Elle ne s’élimine pas via les urines car elle n’est pas soluble dans l’eau. Elle ressort donc à travers la peau et donne une dépression des mécanismes de défense contre les bactéries. […] Dans les cas les plus graves, il y a des centaines voire des milliers de boutons. On ne peut pas être tranquille avec la dioxine.»

En 1999, une crise sanitaire touche la Belgique. En mai, des traces de dioxine sont observées dans des œufs et du poulet. La consommation en devient interdite. Un mois plus tard, c’est au tour de la France d’être victime d’un scandale à la dioxine. En juin 1999, des traces sont observées dans la production laitière d’une petite exploitation agricole de Belfort. En cause, la présence d’une usine d’incinération située à proximité de la ferme. Des déchets ménagers sont alors brûlés chaque jour. Une pollution avérée mais jugée inoffensive selon Emile Géant, vice-président du district de Belfort : «Il n’y a pas de dangers pour la santé publique. Dans quelques mois, cette usine est démantelée. Je ne vois pas les raisons de la précipitation hormis peut-être des aspects qui n’ont plus rien à voir avec la santé publique ou l’environnement.» Un avis que ne partage pas Dominique Voynet, alors Ministre de l’Environnement : «Quand on vit pendant des décennies à proximité d’une usine qui crache des dioxines, on est confronté à l’accumulation de produits dangereux et même si ce sont de petites quantités, la chronicité des expositions pose des problèmes de santé tout à fait sérieux. »

Le docteur Philippe Quenel, de l’Institut national de veille sanitaire, était l’invité du Soir 3 du 13 juin 2002. Suite à un reportage sur les liens possibles entre le cancer et les émanations de dioxine, il répondait aux questions de la présentatrice Laurence Bobillier.

Laurence Bobillier : « Est-ce que la dioxine est un produit cancérigène ? »

Philippe Quenel : « La dioxine regroupe une famille très large de produits toxiques. Dans cette famille-là, une des substances a été reconnue cancérigène par les instances internationales. Sur la base de données animales, elle est cancérigène. Mais elle l’est aussi sur des bases très élevées, c’est-à-dire sur des niveaux de 100 à 1000 fois plus élevés que ce que l’on rencontre habituellement. »

L.B « Est-ce qu’il y a des cancers qui sont plus spécifiques à la dioxine ? »

P.Q « A priori, il n’y a pas de spécificités de cancers. D’autres études laissent penser qu’effectivement, il y aurait une association plus particulière avec des cancers du sang comme des lymphomes ou de certains tissus comme des sarcomes. Mais il n’y a pas de spécificités à proprement parler car ces cancers sont aussi dus à des facteurs de risques très nombreux. […] La question qui se pose aujourd’hui, c’est est-ce qu’il y a un risque pour les populations qui sont exposées de manière chronique à des niveaux de pollution dus au rejet des dioxines par des incinérateurs par exemple. »

L.B «  Comment est-on contaminé par la dioxine quand on vit à proximité d’un incinérateur ? »

P.Q « Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas par inhalation qu’on est contaminé, c’est essentiellement par la voie alimentaire. Les particules se déposent sur le sol et les herbes, les ruminants se contaminent et cette dioxine se concentre dans les graisses animales. Donc c’est par l’ingestion que chaque individu se contamine. »

Concernant l’usine Lubrizol de Rouen, plus de 5000 tonnes de produits chimiques sont entrés en combustion la semaine dernière, produisant de la dioxine. Selon Frédéric Poitou, expert judiciaire en chimie et pollution, interrogé par Europe 1 le 2 octobre, "la quantité de dioxines qui se sont épandues sur Rouen centre et sur la banlieue nord-est de Rouen est considérable." Raymond Cointe, directeur général de l'Ineris (Institut national de l'environnement industriel et des risques), estime qu’il est possible que l’incendie de Rouen ait provoqué des émission de dioxines dans l’air.

Des analyses se poursuivent et les résultats devraient être communiqués progressivement "d'ici vendredi", selon la ministre Elisabeth Borne.

Jérémie Gapin

Rédaction Ina le 03/10/2019 à 11:53. Dernière mise à jour le 09/10/2019 à 14:05.
Economie et société