1974-1981: la fin de l'immigration de travail.

L'historienne Marie-Claude Blanc-Chaléard est filmée dans l'exposition permanente de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration. Elle rappelle d'abord brièvement le contexte historique. En 1974 survient la première récession depuis 1945. On ne sait pas encore que c'est la fin de la croissance et ce n'est que progressivement que l'on va passer de la suspension de l'immigration du travail à une politique des retours. En fait, le nombre d'étrangers continue d'augmenter pendant cette période. Tout d'abord en raison d'une nouvelle forme de migration : l'arrivée de réfugiés d'Amérique latine et surtout d'Asie du sud-est, qu'on appelle les boat people. Ensuite, parce que le regroupement familial, suspendu en 1974, s'impose vite comme un droit qu'on ne peut pas bafouer. Avec l'arrivée des familles, on voit s'annoncer une phase de peuplement à laquelle le pays ne s'était pas préparé.

L'immigration dans les archives télévisées

Quatre séquences commentées du fonds d'archives de l'Ina et du SCÉRÉN-CNDP illustrent « la fin de l'immigration de travail ».
Le premier extrait : « Immigration : une nouvelle politique » a été diffusé au JT de 20 H du 4 juillet 1974. A l'issue d'une conférence de presse au ministère du Travail, André Postel-Vinay, secrétaire d'Etat à l'Immigration annonce qu'il va falloir « interrompre l'autorisation des contrats d'introduction de main d'œuvre étrangère pour les prochaines semaines, » et précise que le gouvernement pense pouvoir réexaminer à l'automne cette mesure et ces conditions d'application.
Dans le deuxième extrait du 1er octobre 1977, Lionel Stoléru, secrétaire d'Etat chargé des Travailleurs manuels et immigrés est invité par la rédaction d'Antenne 2 à réagir à un micro trottoir. Interpellé par une personne qui estime que « les immigrés ne sont pas des machines que l'on peut déplacer au gré de la conjoncture économique », Lionel Stoléru précise les deux axes de la politique gouvernementale : favoriser le retour de ceux qui souhaitent librement rentrer dans leur pays d'origine et fermer les frontières françaises à de nouveaux arrivants.
Le troisième sujet est un extrait d'un dossier présenté par un journaliste spécialisé lors du journal de 20h du 25 juin 1979 sur Antenne 2. On perçoit bien l'inquiétude d'un travailleur immigré de chez Renault qui craint un licenciement à quelques mois de l'expiration de sa carte de séjour. Dans le commentaire en voix off, le journaliste tout en rappelant la contribution des travailleurs immigrés au développement économique, présente les mesures conjointes pour limiter l'immigration prises par le ministère de l'Intérieur et le secrétariat aux Travailleurs immigrés.
Le dernier sujet diffusé sur Antenne 2, le 9 juin 1980 traite d'une agression raciste à Bondy. Un groupe casqué et armé de matraques avait attaqué des « jeunes arabes » dans le hall de leur immeuble. La victime raconte et ses amis terrorisés craignent le retour de cette bande, ils trouvent que la police ne les protège pas vraiment contre ces agissements, en les considérant plus comme agresseurs potentiels qu'agressés. Après la diffusion de ces extraits, Marie-Claude Blanc-Chaléard revient plus longuement sur la période et sur les documents audiovisuels présentés.

De l'immigré-victime à l'immigré-problème

On note désormais dans nos extraits une forte présence des journalistes et de reportages de journaux télévisés, signalant une actualité accrue du sujet : les mesures touchant l'immigration se succèdent rapidement et la figure de l'immigré-victime est peu à peu remplacée par celle de l'immigré-problème. On passe de la visite compassionnelle du bidonville de Marseille par le président Giscard d'Estaing, au début de son septennat, au ton excédé de Lionel Stoléru en 1979. Les reportages donnent aussi la parole aux immigrés : on voit ces derniers hantés par la question du retour et la dimension familiale et humaine de l'immigration imprègne les discours. Un autre fait saillant est la surreprésentation dans ces reportages (à l'exception de l'un d'eux qui porte sur l'accueil plutôt bienveillant fait aux réfugiés asiatiques) de ceux qu'on commence à appeler les « Maghrébins », désignant ainsi indistinctement Algériens, Tunisiens ou Marocains. Bien que les reportages les montrent le plus souvent dignes et combatifs, leur représentation constante contribue à ancrer dans les esprits l'équivalence entre immigrés et Maghrébins. Ce sont ces derniers qui font les premiers les frais du chômage, eux aussi qui sont les premiers visés par la politique du retour, qui prévoit en accord avec l'Algérie le retour de plus de cinq cent mille émigrés. Le durcissement des conditions d'expulsion en 1979, qui prévoit l'expulsion de jeunes étrangers ayant commis un acte de délinquance, entraîne une nouvelle vague de protestations et de grèves de la faim contre cette « double peine ».

Les jeunes et les cités HLM thèmes emblématiques

Enfin, deux thèmes emblématiques de la nouvelle façon de traiter de l'immigration font leur apparition dans les médias : les jeunes et les cités HLM. La deuxième moitié des années 1970 voit les familles immigrées accéder au logement HLM, au moment où cet habitat est déprécié et où beaucoup de Français le quittent. Dans le même temps, la figure de l'immigré devenu chômeur s'efface des médias pour laisser la place à ses enfants. On se préoccupe de leur intégration, dit-on dans une séquence. Mais c'est surtout le rejet dont sont victimes, pour la première fois dans l'histoire, des enfants nés en France et considérés comme des immigrés qui est flagrant. Et ce rejet prend des formes violentes qui succèdent aux violences subies par les travailleurs maghrébins, victimes de ratonnades depuis les années soixante-dix. On sent que la télévision s'efforce de jouer un rôle civique, à l'instar des associations qui dénoncent le racisme et les mesures gouvernementales. Elle contribue aussi à la politisation de l'immigration, qu'on retrouve dans la campagne présidentielle de 1981.

Rédaction Ina le 30/03/2009 à 00:00. Dernière mise à jour le 10/04/2015 à 18:00.
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