Roman Polanski sort ce mercredi son nouveau film centré sur l'affaire Dreyfus. De 1894 à 1906, cet événement a profondément bouleversé et divisé la France. Au travers de trois archives, François Mauriac, Jean-Louis Levy et Robert Debré nous racontent comment ils l'ont vécu.

L'affaire débute en 1894. Un capitaine français du nom d'Alfred Dreyfus, alsacien d'origine juive, se retrouve accusé d'espionnage au profit de l'Allemagne. Jugé et condamné sans preuves, Alfred Dreyfus est envoyé à perpétuité sur l'île du diable au large de la Guyane. La société française se déchire alors entre les dreyfusards, persuadés de l'innocence de l'ancien capitaine, et les anti-dreyfusards, convaincus de sa culpabilité. Finalement, Alfred Dreyfus est innocenté en 1906 et réintégré dans l'armée avant de participer à la Première Guerre mondiale. Parmi ces Français qui se souviennent de l'affaire, il y a l'écrivain François Mauriac, Jean-Louis Levy, le petit fils d'Alfred Dreyfus et le médecin Robert Debré.

1962, François Mauriac

En 1895, alors que débute l'affaire Dreyfus, Francois Mauriac a 10 ans. Dans l'émission "Portrait souvenir" diffusée en 1962 sur la RTF, l'écrivain revenait sur le rôle de la presse à l'époque : "L'affaire Dreyfus s'est déroulée entre ma 10ème et ma 15ème année. J'étais donc un enfant. Je croyais ce que j'entendais dire par ma mère. [...] Je n'avais donc aucune autre idée sur la question. Je dois dire que l'antisémitisme des milieux et de la presse catholiques en ces années là étaient vraiment atroces. Je me souviens des caricatures et je suis rétrospectivement scandalisé. C'est ce qui m'aide à mesurer les immenses progrès que l'église de France a fait en 60 ans. Il est certain qu'elle a payé très cher ses erreurs du temps de l'affaire Dreyfus. [...] Dans le milieu très étroit dans lequel je vivais, l'opinion était unanime. Je savais qu'il y avait des familles divisées et déchirées par l'affaire Dreyfus mais dans ma famille je pense que tout le monde était du même avis. Mon oncle paternel était un dreyfusard."

1973, Jean-Louis Lévy

Le petit-fils d'Alfred Dreyfus, Jean-Louis Dreyfus, n'était pas né lorsque l'affaire a éclaté. Mais il se souvient de son grand-père. Interviewé dans l'émission "Les dossiers de l'écran" en 1973 sur l'ORTF, il en dressait le portrait : "C'est un homme simple et bon dans ses goûts. Il aime la lecture, la vie de famille, la marche, la pipe. Rien d'extraordinaire. C'est aussi un homme profondément modeste. Je crois que son attitude après l'affaire Dreyfus l'a montré. C'est également un homme idéaliste teinté d'une certaine naïveté. J'ai lu avec le sourire mais ça ne m'a pas étonné que ses frères et sœurs le surnommaient Don Quichotte quand il était enfant. Plus tard, adolescent, il se fait de la France et de l'armée une conception mystique, religieuse et on a raison de dire qu'il est rentré dans l'armée comme il est rentré dans les ordres. [...] C'est sans doute un agnostique, un rationaliste, un esprit objectif. Je crois que c'est un paradoxe de l'affaire que de voir cet homme objectif être obligé de lutter contre des passions et il s'embourbe un peu, il ne comprend pas ça de suite. Physiquement, il faut le dire, il est un peu desservi par sa voix qui n'est pas chantante mais monocorde mais par contre, il avait un regard profond, désarmé, tendre. Enfant, je me demandais comment on pouvait soupçonner de trahison un homme avec de tels yeux. Pour finir, socialement, c'est un homme bourgeois de famille juive alsacienne. [...] Il est capitaine à 30 ans. C'est le premier officier juif de l'Etat Major dont Mauriac disait que c'était un petit monde clos où l'antisémitisme était une sorte de passion fondamentale."

1978, Robert Debré

En 1894, Robert Debré est encore un enfant âgé de 12 ans. Dans l'émission "Ceux qui se souviennent" diffusée en 1978 sur TF1, le médecin témoignait du sentiment d'antisémitisme qui planait sur la société française à cette époque : "Nous vivions dans la sécurité de nos différentes religions lorsque brusquement a éclaté ce drame. Ça a été un coup de tonnerre. Au début, tout le monde était convaincu de la culpabilité de Dreyfus. Mon père disait que c'était impossible qu'un juif alsacien ait pu trahir la France mais il fallait bien s'incliner devant le jugement du conseil de guerre. Aucune raison de trahison ne fut trouvée. [...] A ce moment la, se déclencha un mouvement qui nous blessa jusqu'au fond du cœur et qui n'existait pas avant cette période : le mouvement antisémite. Pour nous, c'était très grave car il tendait à nous séparer des autres Français. J'ai été très impressionné par cette vague d'antisémitisme qui m'apparaissait comme une injustice insensée. [...] Cette affaire Dreyfus, ça se traduisait par des disputes, des discussions, des injures, des manifestations dans la rue, des bagarres dans les rues du quartier Latin, des chahuts de professeurs suivant l'opinion..."

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          Jérémie Gapin

Rédaction Ina le 08/11/2019 à 11:51. Dernière mise à jour le 08/11/2019 à 12:02.
Histoire et conflits