Karl Marx est né il y a 200 ans, le 5 mai 1818, à Trèves. Sa pensée et ses écrits ont profondément marqué son temps, car il fut le premier à analyser aussi finement les conséquences sociales et politiques de la révolution industrielle en marche dans les pays d’Europe occidentale.

En Allemagne, à Paris où à Londres, il n’a eu de cesse de réfléchir à la condition sociale misérable du monde ouvrier, ce « prolétariat », asservi au système capitaliste de production.

Au XXe siècle, sa pensée a été revendiquée par de nombreux régimes communistes à travers le monde, si bien que le qualificatif de « marxiste » est devenu un synonyme de « communiste », faisant souvent oublier la complexité de son œuvre.

Aujourd’hui, au XXIe siècle, période où la mondialisation économique atteint les lieux les plus reculés de la planète, nous redécouvrons la pensée d’un Karl Marx, analyste expert et critique du fonctionnement de la société capitaliste.

Deux cent ans après sa naissance, ses analyses économiques restent donc d’une actualité brûlante, à tel point que de nombreux intellectuels contemporains estiment qu’il explique parfaitement la crise des subprimes, les déséquilibres sociaux induits par la mondialisation, la marchandisation de la culture…

C’est la raison pour laquelle nous donnons la parole à cinq intellectuels et hommes politiques français, qui des années 1970 à aujourd’hui expliquent ce qu’ils retiennent, ou éventuellement rejettent, de l’œuvre de Karl Marx.

Raymond Aron, lecteur critique de Marx

Raymond Aron s'est toute sa vie intéressé aux idées et aux sciences politiques. La lecture de Karl Marx a été marquante dans sa formation intellectuelle, comme il l'explique dans cette interview en 1974 : « Je me suis dit, je ne peux pas, moi qui suis un homme de pensée, me déclarer socialiste, sans étudier le socialisme et l’économie politique. Alors j’ai étudié l’économie politique et le marxisme, et je vous assure avec bonne volonté. J’aurais voulu devenir marxiste ».

Passionné, mais finalement peu convaincu par la grille de lecture proposée par Karl Marx pour comprendre le monde : « j’ai conclu avec regret que ça ne me paraissait pas vrai. Je ne suis pas devenu de ce point de vue anti socialiste, mais j’ai considéré que le choix socialiste était un choix tout aussi arbitraire qu’un autre. Et qu’à partir de ce moment pour choisir le socialisme il fallait comparer les avantages respectifs des diverses organisations de l’économie ».

Raymond Aron a donné plusieurs cours sur la pensée économique et philosophique du penseur allemand qui seront rassemblés dans un livre, intitulé Le Marxisme de Marx

François Mitterrand, la lecture de Marx pour mieux comprendre la politique

En 1970, date à laquelle François Mitterrand donne son avis sur Karl Marx au cours d'une interview, le monde est encore à bien des égards, en partie marxiste. En effet, l'URSS règle encore sur une partie du monde et le marxisme politique continue de fournir une grille d'analyse à de nombreux intellectuels et hommes d'état en Europe occidentale. Ainsi, pour tout dirigeant socialiste, la lecture de Karl Marx reste évidente et essentielle pour participer au débat d'idées.

Une lecture de Marx que François Mitterrand effectue d'ailleurs à travers l'analyse de Raymond Aron : « Je ne trouve pas de meilleure explication du marxisme que dans Raymond Aron, qui passe son temps précisément à démolir cette explication, j’ai besoin de ce débat intellectuel, j’ai besoin de cette confrontation, je trouve ma vérité à travers l’aigü de la discussion ». 

Dans la suite de son interview, on comprend à quel point l'évocation du marxisme au cours des années 1970 était indissociable des régimes politiques communistes qui se réclamaient de son héritage.

François Mitterrand fut l'homme du Congrès d'Epinay en 1971, celui qui, pour prendre la tête du parti socialiste déclara à la tribune : « Celui qui n'accepte pas la rupture avec l'ordre établi, avec la société capitaliste. Celui-là, je le dis, ne peut pas être adhérent du Parti socialiste ». Une conquête du pouvoir et une alliance avec le parti communiste qui emprunteront beaucoup à la phraséologie marxiste. Mais dans la réalité de l'exercice du pouvoir, François Mitterrand se démarquera radicalement du marxisme politique de son époque.

Avec la chute du Mur de Berlin, l'analyse de la pensée de Karl Marx va prendre un nouvel essor. Les régimes communistes qui se réclamaient de Karl Marx tombent, mais paradoxalement son analyse économique sur la mondialisation triomphante du tournant du XXIe siècle semble extrêmement pertinente et moderne. Karl Marx redevient donc un auteur essentiel pour comprendre le monde...

Bernard Maris, séduit par la pensée économique de Marx, mais critique de sa vision de l'homme

« Marx avait raison sur tout, sauf sur quelques unes de ses conclusions ». Pour l'économiste Bernard Maris, « Marx décrit merveilleusement bien le fonctionnement de l’économie, [...] il aurait décrit parfaitement la crise financière (actuelle), il suffit de relire Marx pour voir ce qu’il s’est passé pendant la crise financière ».

Mais Bernard Maris est en revanche plus critique quant à la vision philosophique de Karl Marx, ses propositions pour dépasser les contradictions du capitalisme et proposer un nouveau modèle de société. Bernard Maris reproche notamment à l'auteur du Capital sa vision chrétienne et fraternelle de l'homme idéal, qui selon lui est utopique puisque irréaliste : 

« je me rends compte que sa vision du communisme, c’est-à-dire cette société qui devrait succéder au capitalisme, est [...] un peu naïve, et chrétienne. Ce que Marx souhaite c’est un homme fraternel, qui aura dépassé les conflits et [...] aboli le mimétisme et sera une espèce d’homme passionné, [...] qui sera une sorte d’artiste le matin, de travailleur le soir, et d’hédoniste à midi. Cette vision [...] est utopique, mais au mauvais sens du terme, c’est-à-dire vraiment une rédemption des hommes, un christianisme athée ».

Pour Jacques Attali, « les idées de Marx sont plus modernes que jamais »

Jacques Attali retient les idées pénétrantes de Karl Marx sur la mondialisation des échanges et la mise en place d'un système financier mondial : « Marx prévoyait de façon extraordinaire et passionnante la mondialisation, un monde rassemblé avec un capitalisme qui se développerait de façon mondiale, qui créerait des grands groupes et entraînerait des délocalisations, toute une série de conséquences que nous vivons aujourd’hui ».

Jacques Attali veut retenir des enseignements de Karl Marx la nécessité de penser une gouvernance mondiale pour prendre à bras-le-corps les grands défis posés par les déséquilibres de la mondialisation et « repenser le socialisme autrement, et en particulier, [...] non pas comme une façon de répartir la rareté et de sortir de la rareté, mais par la gratuité, par la responsabilité, par la liberté, qui est un programme à la fois utopique et extrêmement concret pour aujourd’hui ». 

Pour Alain Minc, Marx avait prédit la « marchandisation de la culture »

Pour Alain Minc, tout comme Jacques Attali, la pensée de Karl Marx reste étonnamment moderne pour penser la crise de la mondialisation : « C’est le seul qui a compris que l’économie et la société, c’était indissociable, et que pour comprendre l’économie, il fallait s’interroger sur ce qui fait la vie de tout un chacun, et au fond je crois qu’on le dépassera jamais ».

La société contemporaine, qui voit les lois du marché pénétrer peu à peu tous les secteurs de l'économie jusqu'à présent en dehors de la concurrence, est justement à l'image de ce qu'il écrivait dans le Manifeste du parti communiste (1848), un texte où, selon Alain Minc, « on explique exactement ce qui est en train de se passer, la marchandisation de la culture […]. Il avait compris que le capitalisme produit de l’efficacité et de l’inégalité ». 

Deux-cent après sa naissance, dans un monde où les lois de l'économie influent plus que jamais sur le destin des hommes et la marche du monde, Karl Marx reste un auteur essentiel à la compréhension de notre société. Une façon de réaliser aussi à quel point notre XXIe siècle est né au XIXe siècle, avec la révolution industrielle et les innombrables conséquences sociales, psychologiques et politiques qui en ont résulté...

Rédaction Ina le 04/05/2018 à 14:14. Dernière mise à jour le 07/05/2018 à 10:00.
Economie et société