Le vote du Brexit de 2016 s’explique en partie par l’essor récent du nationalisme anglais, alors que les Ecossais ont voté majoritairement pour le maintien dans l’UE. En 1975, deux ans après leur entrée dans la Communauté économique européenne (CEE), un premier référendum ancrait le Royaume-Uni dans l’Europe. Mais la défiance vis-à-vis de Bruxelles se manifestait alors par le vote écossais et nord-irlandais. Explication avec Pauline Schnapper, professeure de civilisation britannique à l’université de Sorbonne Nouvelle.

Le 1er janvier 1973, le Royaume-Uni adhère à la CEE après un vote du Parlement britannique. Dans ce pays, modèle de la démocratie représentative, le Parlement est l’institution suprême de la Nation, celle qui prend en toute légitimité les grandes décisions.

Aussi, lorsque le Premier ministre travailliste Harold Wilson soumet, le 5 juin 1975, la question du maintien du Royaume-Uni dans la CEE au référendum, c’est un jour historique : c’est la première fois que les Britanniques vont se prononcer directement pour trancher une question politique. Alors qu’en 1973, les sondages d’opinion faisaient état d’une population dans son ensemble assez réticente à l’idée d’intégrer la CEE, le référendum de 1975 donne un « oui » massif, avec 67,3% des suffrages exprimés (sur un taux de participation de 64,5%).

Si les quatre nations constitutives du Royaume-Uni ont toutes voté pour le maintien dans la CEE, les différences de vote sont importantes. Ainsi, l’Angleterre est en 1975 le pays le plus euro-enthousiaste, le « oui » l’emportant à 68,7%. Vient ensuite le Pays de Galles, qui répond favorablement avec 64,8% des voix. Ensuite, on trouve l’Ecosse, avec 58,4% des voix. Et enfin, l’Irlande du Nord, qui dit « oui » timidement avec seulement 52,1% des suffrages. Sur l’ensemble du Royaume, seules deux régions écossaises ont voté « non », les nordiques provinces des Hébrides extérieures et des Shetlands.

La comparaison de ces résultats de 1975 avec ceux du référendum sur le Brexit de 2016 est éloquente : les tendances sont inversées. Alors que l’Irlande du Nord et l’Ecosse ont été les deux pays les moins enthousiastes pour l’Europe en 1975, ils sont ceux qui ont le plus plébiscité l’UE en 2016, avec respectivement 55,8% et 62% de « oui », à l’opposé des deux nations « brexiteuses » du Sud : le Pays de Galles, votant « non » à 52,5% et bien entendu l’Angleterre, rejetant l’Europe avec 53,4% des voix.

Chaque nation du Royaume-Uni ayant son histoire et ses particularismes propres, intéressons-nous au cas écossais.

Selon Pauline Schnapper, le référendum de 1975 « coïncide avec l’essor du nationalisme écossais ». « Fondé dans les années 1930, le Parti national écossais (SNP) reste mineur sur la scène politique pendant plusieurs décennies. » Puis, à partir des années 1960, « alors qu’une importante crise économique sévit en Ecosse, son assise électorale s’élargit véritablement », donnant pour la première fois au début des années 1970 une consistance politique à l’idéal indépendantiste.

C’est ainsi que les nationalistes « enregistrent des succès aux élections partielles et surtout aux élections générales de 1974 ». A l’image du nationalisme gallois, lui aussi en plein essor depuis le début des années 1970, le nationalisme écossais a alors une idée fixe en tête, poursuit Pauline Schnapper : « rejeter toute autorité extérieure qui s’imposerait à [l’Ecosse] ». « Les nationalistes font à cette époque un amalgame entre Londres et Bruxelles, qu’ils voient toutes deux comme un obstacle » à leur future indépendance. Parallèlement, du pétrole est découvert en mer du Nord, fantastique nouvelle pour le SNP qui y voit le moyen de soutenir financièrement son projet politique.

La méfiance vis-à-vis de l’Europe d’une partie des Ecossais s’explique également par le clivage idéologique sur l’économie propre aux années 1970. En Ecosse, comme dans l’ensemble de la Grande Bretagne d’ailleurs, la gauche anti-capitaliste structure encore une partie des syndicats et pèse largement dans le débat public. La CEE est alors perçue comme une menace économique, le symbole du capitalisme et du libre-échange. Une défiance alors transpartisane. Selon Pauline Schnapper, « s’il y a bien opposition entre nationalistes et travaillistes écossais sur le thème identitaire et la question de l’indépendance, les deux partis se rejoignent assez largement sur celui de l’économie ».

Un tel constat de l’importance nouvelle du nationalisme écossais dans les années 1970 explique rétrospectivement qu’un reportage, diffusé la veille du référendum de 1975, se risque à pronostiquer la victoire des nationalismes au Royaume-Uni avec ce commentaire : « S’il est probable que le oui l’emporte en Angleterre, il est possible que l’Irlande, l’Ecosse et le Pays de Galles se prononcent en faveur du retrait [de la CEE] ». Le journaliste poursuit, expliquant que « ce résultat, qui plongerait le gouvernement [de Londres] dans l’embarras, est voulu par les nationalistes qui veulent dire non à l’Europe pour mieux dire non au Royaume-Uni ». Interviewé, le député membre du SNP Douglas Henderson déclare ainsi vouloir « profiter de cette occasion [le référendum] pour dire au peuple d’Ecosse de voter non à l’Europe et oui à l’Ecosse indépendante ».

Le 5 juin 1975, les Ecossais votent finalement « oui » au marché commun, déjouant les prévisions d'un raz-de-marée nationaliste et d'un vote contre l'Europe, même si le pays vote avec moins d'enthousiasme pour le maintien dans la CEE que l'Angleterre et le Pays de Galles.

Progressivement, les positions anti-européennes du SNP sur l'Europe vont évoluer. Durant les années 1970 et 1980, l’Ecosse « va en effet particulièrement profiter des subsides européens », explique Pauline Schnapper. « La politique libérale menée par Margaret Thatcher, très durement ressentie en Ecosse, redore par ricochet l’image de Bruxelles, perçue comme un meilleur soutien à l’économie écossaise », notamment au travers des aides de la Politique agricole commune (PAC) et des fonds européens de développement régional.

« Au cours des années 1990, poursuit Pauline Schnapper, il se produit un retournement de la perception que se font les nationalistes écossais de l’Europe. Des élus SNP au Parlement européen expérimentent de façon concrète l’Europe du quotidien, ses institutions, sa vie démocratique ». Les élus nationalistes écossais comprennent alors que, « non seulement l’Union européenne n’est pas incompatible avec une large autonomie politique écossaise, mais qu’en plus l’appartenance à l’UE est en soi un gage de sérieux et de viabilité économique pour leur projet politique d’indépendance ».

En 2014, un référendum est organisé en Ecosse sur la question de son indépendance. Le « non » l’emporte avec 55, 3% des voix. Mais il paraît alors clair que le choix des Ecossais de rester dans le Royaume-Uni va de pair avec leur maintien dans l’Union européenne, de plus en plus perçue comme un gage de l’autonomie politique d’Edimbourg vis-à-vis de Londres.

Lors du référendum sur le Brexit du 23 juin 2016, les Ecossais se distinguent en étant les plus fervents défenseurs du maintien dans l’UE, avec 62% de vote « remain ». « Une adhésion qui n’a rien d’un plébiscite », nuance Pauline Schnapper, « près d’un tiers des Ecossais rejetant toujours l’Union européenne ».

Mais alors que le référendum de 1975 avait mis en lumière l’importance du sentiment nationaliste anti-européen en Ecosse, le référendum sur le Brexit de 2016 marque au contraire l’essor déterminant d’un nationalisme anglais encore imperceptible il y a quelques années.

Cyrille Beyer

Rédaction Ina le 31/01/2020 à 10:58. Dernière mise à jour le 03/02/2020 à 11:20.
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