Fin novembre 2018, un rapport français retentissant annonce qu'il serait souhaitable de rendre les œuvres spoliées aux Africains. Ces objets d'art, africains ou d'autres origines remplissent nos musées. Pendant la colonisation, la subtilisation d'objets du patrimoine artistique local était fréquente. André Malraux, lui-même, le futur ministre de la culture du général De Gaulle se transforma en pilleur au Cambodge...

En octobre 1923, André Malraux, un jeune écrivain sans-le-sou, en quête d'aventures, s'embraque à Marseille pour le Cambodge avec sa jeune épouse Clara. Ruiné après avoir perdu son argent placé dans des actions mexicaines, il conçoit un plan incroyable : piller les statues d’un temple khmer méconnu pour effacer ses dettes d’argent !

En 1971, dans l'émission Le Grand amphi, son épouse Clara racontait avec une insouciance incroyable leur périple…

"On n'était des spécialistes de rien du tout. On n'aurait pas su faire des fouilles d'archéologues. On avait l'inspiration ! "

"Il m'a dit sur la voie royale qui va du Cambodge au Siam il y a des grands temples… mais il y a aussi surement des chapelles qui ne sont pas repérées, classées, des monuments inconnus que nous pourrons découvrir et nous nous considérions totalement libres de prendre les objets d'art de valeur que constituent les statues qui sont à même la masse du temple."

Elle décrit ensuite le petit temple khmer de Banteay Srei tant convoité : "Il était petit mais d'une forme parfaite… il était d'une beauté suffocante et il était dans une matière à laquelle nous ne nous attendions pas du tout. Il était en gré rose. Nous nous sommes approchés, nous les avons touchés. C'était beau ces choses vivantes."

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Lorsqu'il a fallu les détacher de la paroi, elle explique que "C'est devenu complètement saugrenu… On n'était des spécialistes de rien du tout. On n'aurait pas su faire des fouilles d'archéologues. On avait l'inspiration ! Et l'inspiration ça a été de détacher les blocs de pierres ce qui a été très fatigant… Moi je faisais le gué."

"Jusqu'à Phnom Penh ça a relativement bien marché et à Phnom Penh, c'était la veille de Noël, on nous a dit qu'on savait que nous avions pris ces statues".

"C'était vraiment une si jolie idée en soi, c'était vraiment l'aventure…"

Les autorités les arrêtent et Clara Malraux déclare que c'était inattendu pour eux : "Nous avions vraiment très bonne conscience. D'abord c'était vraiment une si jolie idée en soi, c'était vraiment l'aventure… Nous savions très bien qu'il n'y avait pas un fonctionnaire français qui ne posséda des statues khmer, or comme la vente en était interdite, il fallait bien qu'ils se les soient procurées d'une façon irrégulière."

"Vous ne croyez tout de même pas que je vais travailler ?"

Dix ans après cet entretien, Clara Malraux évoque à nouveau ce périple dans l'émission Fenêtre sur. Cette fois, elle ajoute quelques informations concernant l'état d'esprit de Malraux à cette époque et tout d'abord comment lui vint cette idée de pillage plutôt incroyable. Elle raconte comment leurs nombreuses visites au Guimet firent naître leur passion pour la statuaire khmer.

"Nous avions de grosses difficultés financières, il fallait en sortir. André a eu ce mot que j'ai écrit dans mes mémoires : "Vous ne croyez tout de même pas que je vais travailler ?" Et elle ajoute : "Ça m'a paru tout à fait raisonnable et puis je n'avais pas uni ma vie à la sienne pour qu'il se mette à travailler !"

"Et l'idée du vol ne vous a pas choqué ? "Oh mais ce n'était pas un vol !"

Elle raconte ensuite qu'il avait été difficile d'arriver au temple perdu dans la jungle et ajoute "La première impression c'est que nous l'avions mérité… C'était une sorte de Trianon de la forêt, il était dans une pierre un peu rose, d'une justesse de proportion et d'une beauté de forme ! Les statues qui étaient là m'ont bouleversées. C'était un art khmer !"

A la suite de ce témoignage, le journaliste demande à un expert, Jean-Claude Moreau-Gobard de décrire ces statues d'environ 80 cms et leur valeur.

Le journaliste demande ensuite à Clara Malraux si elle n'a pas eu de scrupules ? Elle répond d'un revers de main, en riant : "Alors là non. Ça m'appartenait. Ça avait été dur d'arriver là. Il n'y avait pas d'yeux qui s'étaient posés là-dessus depuis je ne sais combien de temps. D'ailleurs qu'est-ce qu'on a pris ? Trois statues ! Si on n'avait pas été là, les gens qui étaient là, ça dégringolait. Ça ne tenait plus debout que par une espèce de miracle ! Huit jours après les pierres auraient servi de pierres de foyer." Quant à Malraux, elle explique qu'il était assez calme car c'était l'une des hypothèses qu'il avait envisagées…

Pour aller plus loin

Le Cercle de Minuit : Michel Field ébat sur le pillage des oeuvres d'art par l'Occident. Le collectionneur Jacques Kerchache juge le débat dépassé, post soixante-huitard. Bernard Marcadet pense que le transport généralisé des oeuvres d'art est inévitable. (vidéo, 15 septembre 1992)

Jacques Chirac présente son projet de musée des arts primitifs (Vidéo, 8 octobre 1996) 

Rédaction Ina le 23/11/2018 à 16:12. Dernière mise à jour le 23/11/2018 à 19:04.
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