Jusqu'au 16 mars 2020, le Centre Pompidou à Paris consacre une grande rétrospective à Christian Boltanski. L'occasion d'écouter l'artiste plasticien évoquer son travail, l'importance de ce qu'il appelle "la petite mémoire" et la place du vêtement dans son œuvre.

En 1996, l'artiste évoquait sa conception de l'art en compagnie de Laure Adler, dans l'émission Le cercle de minuit.

La genèse de son travail, il la décrit ainsi. Elle est inscrite en lui depuis le début [la Shoah] : "Un peintre dans mon genre, c'est quelqu'un qui a eu un choc premier. Une histoire première, qui est dans mon cas, arrivée dans l'enfance [...] et après ça, toute sa vie, on ne cesse de raconter la même chose. Je suis frappé car j'ai fait un petit livre en 1969 et que dedans il y a tout mon travail ! J'ai rien inventé depuis !" Tous les thèmes qui m'ont intéressé depuis ce que j'appelle, "la petite mémoire", sont déjà là.

Honorer la "petite mémoire"

Laure Adler l'interroge sur ce concept, il répond : "Où sont les meilleures quiches lorraines à Paris ? Quelques histoires drôles ? C'est ce que nous sommes. Et quand quelqu'un meurt, ce qui est toujours affreux, c'est que cette petite mémoire disparaît totalement […] Ces bribes de vie, il y a quelque chose de très étrange, mais quand quelqu'un meurt, au bout de très peu de temps, il ne reste plus rien".

L'artiste cite ensuite une phrase qu'il a entendu à propos de l mort et qu'il trouve très juste : "On meurt aujourd'hui deux fois : on meurt quand on meurt vraiment et on meurt une deuxième fois, quand on trouve une photo de vous et qu'on ne sait plus qui c'est". Il poursuit : "Toute une partie de mon activité, qui a été un combat tout à fait grotesque, a été de sauver cette petite mémoire et donc des choses tout à fait insignifiante mais qui nous font".

Songeur, il déclare ensuite : "Je crois que ce qui est important pour moi, c'est de savoir qu'on est tous différents et uniques". Un propos qu'il illustre avec cette image : "lors d'une guerre […]  quand 2000 personnes meurent, ce ne sont pas seulement 2000 êtres mais leur histoire particulière : "un + un + un… et exister, c'est justement cela. C'est être différent. Et donc, la petite mémoire, c'est sauver ces différences."

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"Le vêtement est vraiment très lié à l'idée d'être humain..."

Laure Adler lui demande alors s'il est un "explorateur des traces du vivant", citant en exemple l'une de ses expositions où il avait disposé sur le sol de la chapelle des vêtements épars sur lesquels les personnes qui entraient devaient piétiner.

Il répond : "Il est certain pour moi qu'un vêtement usagé est comme un corps. Je suis toujours très touché par un vêtement usager car il y a encore les plis de la personne qui l'a porté. Et puis, il n'y pas plus cette personne. Il y a une sorte d'absence. Et pour moi, une photographie de quelqu'un, un corps mort ou un vêtement sont presque équivalent. Il y avait quelqu'un. Il y a eu quelqu'un, mais maintenant c'est parti".

Christian Boltanski reconnait qu'il a souvent travaillé avec des vêtements, et cite l'exemple d'un travail, quai de l'église ou à New York où il faisait livrer des vêtements usagés pour les vendre. Il mélangeait ainsi l'art et une vente classique : "Il y avait aussi quelque chose de plus religieux qui était un peu de l'ordre de la résurrection. C’est-à-dire qu'il y a un vêtement qui est rejeté, qui est refusé, qu'on ne veut plus. Et puis, quand quelqu'un l'achète, il va de nouveau être aimé. Il va de nouveaux avoir une nouvelle vie. Et il y a une sorte de beauté du marché aux puces, de ces objets qui sont morts et qui ont été oubliés et qui vont être de nouveau aimés. Donc pour moi, le vêtement est vraiment très lié à l'idée d'être humain. C'est sa peau. C'est ouvertement sa peau".

Pour aller plus loin

Christian Boltanski et la peinture politique. (21 août 1972)

Christian Boltanski à propos de son oeuvre : ses sculpture en morceaux de sucre. (21 août 1972)

Christian Boltanski par lui-même. Son oeuvre "c'est de la peinture... essayer d'émouvoir avec des moyens visuels. Je pense être un artiste traditionnel..."  (1er mars 1994)

Le cercle de minuit : Christian Boltanski à propos de l'oeuvre d'art : l'oeuvre d'art comme "stimulus". "C'est toujours celui qui regarde l'oeuvre qui fait l'oeuvre..." (21 mai 1996)

Boltanski installe sa "main de Dieu" au Grand Palais. "A partir d'un certain âge on traverse un champ de mines..."(AFP, 12 janvier 2010)

Soir 3 journal : Christian Boltanski, son travail sur Dieu, la vie et le hasard. Christian Boltanski a créée une installation dans le pavillon français de la Biennale d'art de Venise. Un ordinateur choisit et compose des visages de manière aléatoire. Il évoque les thèmes qui lui sont chers : l'absence des être aimés, la mémoire, le hasard de la naissance (19 juillet 2011)

Florence Dartois

Rédaction Ina le 12/11/2019 à 14:30. Dernière mise à jour le 13/11/2019 à 08:22.
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