Partie de Marseille le 15 octobre 1983, la marche des Beurs arrivait à Paris le 3 décembre. Son objectif : dénoncer le racisme, réclamer une France multiculturelle et obtenir l’égalité des droits pour les immigrés et leurs enfants. Retour sur cette aventure humaine.

"Je savais qu'il y avait des racistes, je savais qu'on aimait pas les Arabes mais quand on passe du temps avec des gens qui sont la cible de certaines personnes d'extrêmes droite et qui subissent un racisme quotidien dans les brimades quotidiennes... on prend conscience des choses."

Le mouvement essaye de ne pas être récupéré et se méfie des journalistes. Malgré tout, une jeune reporter intègre le mouvement et parcourt les 1200 kilomètres de la marche avec eux. Peu médiatisée au départ, l'aventure intrigue cette jeune journaliste qui découvre des tas de choses et recueille des témoignages... Des amitiés se nouent, le dialogue s’instaure... "Elisabeth, on l'a calculé..."

Genèse de la marche

L’origine de la marche pour l’égalité et contre le racisme, rebaptisée « marche des Beurs » par les médias prend naissance au cours de l’été 83 dans le quartier des Minguettes, à Vénissieux, près de Lyon. Le climat est tendu dans cette ZUP et des affrontements se multiplient entre les forces de l’ordre et les jeunes. Au cours des rixes, Toumi Djaïda, le président de l'association SOS Avenir Minguettes, est blessé par un policier. Les violences montent alors d’un cran, on ne compte plus les voitures brûlées, les bâtiments saccagés. Chacun donne sa version des faits.

Incidents aux Minguettes, 20 juin 1983

A la même époque, le climat social français est particulièrement tendu. On assiste en septembre 83 à une montée du Front national qui bénéficie d’alliances avec le RPR. La classe politique est divisée, les immigrés et leurs enfants se sentent stigmatisés.

Farid L'Haoua, 22 décembre 1983

Pour stopper la progression de ce climat délétère, des habitants du quartier décident d’organiser une grande marche antiraciste. Le curé Christian Delorme et le pasteur Jean Costil s’associent à eux pour dénoncer un "état d’Apartheid" et construire "une société fraternelle". Ils s’inspirent des marches pacifiques de Gandhi ou du pasteur Martin Luther King. Ce bref reportage montre les marcheurs, soutenus par la Cimade et par le Mouvement pour une Alternative non Violente (MAN), progresser de ville en ville.

Résistances : marche pour l'égalité et contre le racisme, novembre 1983

Les deux revendications principales de cette marche sont : la création d’une carte de séjour de dix ans et le droit de vote pour les étrangers.

La marche des Beurs

La marche part de Marseille le 15 octobre 1983 avec seulement 32 personnes. Le mouvement prend de l’ampleur, porté par un nouveau fait-divers raciste : le meurtre d'Habib Grimzi, 26 ans, jeté du train Bordeaux-Vintimille par trois futures recrues de la Légion Etrangère. Au lendemain du drame, Max Gallo, le porte-parole du gouvernement, s’indigne contre toute forme de racisme « cancer qui ronge les fondements démocratiques d’une société »  

Meurtre d'Habib Grimzi, 16 novembre 1983

Le 27 novembre, les marcheurs arrivent à Strasbourg. Interview de participants et de badauds. Georgina Dufoix, secrétaire d’Etat à la famille, leur apporte son soutien.

La marche arrive à Strasbourg, 27 novembre 1983

Récupération politique du mouvement

Désormais, l’initiative est relayée par les partis de gauche et les associations antiracistes. Le 2 décembre, les marcheurs arrivent en Ile-de-France.

Arrivée en banlieue parisienne, 2 décembre 1983

A l’arrivée, Malika Toumi et Toumi Djaida font le bilan de cette marche et évoquent leurs espoirs et ce qui a changé pour eux depuis le début de l’aventure. Ils découvrent que la lutte non-violente est une arme puissante.

Bilan de la marche, 3 décembre 1983

Le triomphe de la Bastille

Ce sont finalement près de 100 000 personnes qui arrivent à Paris le 3 décembre 1983.

Arrivée à la Bastille, 3 décembre 1983

A la Bastille, l’émotion est intense. Français et immigrés semblent unis dans l’espoir d’un monde meilleur.

Arrivée de la marche à Bastille , 3 décembre 1983

Le soir même, une délégation de huit personnes est reçue par François Mitterrand à l’Elysée.

Une délégation reçue à l'Elysée, 3 décembre 1983 (audio)

Elle obtient la garantie de l’allongement de la durée de la carte de séjour à dix ans.

Délégation reçue à l’Elysée,  3 décembre 1983

L’effet boule de neige

D’autres marches suivront les années suivantes. La seconde est organisée en 1984 par un collectif issu de la marche des Beurs, « Convergences 1984 »

Départ de la marche à mobylette, 3 novembre 1984

Cette fois, les jeunes traversent la France en mobylette, leur porte-parole est Farida Belghoul. Le mot d’ordre est la défense d’une France multiculturelle.

Convergences 84, 1er décembre 1984

Un an plus tard, une nouvelle traversée de la France à scooter est récupérée par la gauche, à travers SOS Racisme, qui aurait été créée pour l’occasion. En 1985, à quatre mois des élections, l’association clôture l’action par une grande fête.

SOS racisme, 7 décembre 1985

Une marche européenne part de Bruxelles le 28 juillet 1985. C’est SOS Racisme l’instigatrice.

Départ du tour d’Europe, 25 juillet 1985

L'héritage de la marche

La marche des Beurs reste symbolique car il s’agissait de la première manifestation nationale du genre en France.  En 2003, vingt ans après, l’émotion est intacte. Plusieurs participants évoquent ce grand moment de leur vie et dressent le bilan de cette action.

20 ans après que reste-t-il de la marche? 2 décembre 2003

Que reste-t-il de cette marche? Le sociologue Ahmed Boubeker explique que l’amertume est grande pour ceux qui ont cru changer les mentalités. L’inégalité et la discrimination perdurent malgré cette prise de conscience. Puis c’est au tour de Christian Delorme, curé des Minguettes en 1983, d’analyser les suites de cette marche. Son constat est clair : l’intégration est en berne.

20 ans après que reste-t-il de la marche ? 3 décembre 2003.

En 2013, trente ans après, sort le film La Marche de Nabil Ben Yadir qui relate l'histoire de cet événement. L'humoriste et acteur Jamel Debbouze y tient l’un des rôles-titres.

Rédaction Ina le 19/09/2013 à 13:54. Dernière mise à jour le 27/11/2018 à 17:34.
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