Le 6 mars 1980, Marguerite Yourcenar était la première écrivaine à entrer à l'Académie française. L'auteure des "Mémoires d'Hadrien" succédait à Roger Caillois. Une élection houleuse, pas vraiment du goût de certains académiciens.

Depuis la fondation de l'Académie française en 1635 par le cardinal de Richelieu, Marguerite Yourcenar est alors la première femme à rejoindre les bancs de la coupole du quai Conti. Ce 6 mars 1980, elle est élue au siège de Roger Caillois, (3e fauteuil). Pour l'heure, l'auteure profite d'une croisière dans la mer des Caraïbes. Le journaliste Maurice Dumay parvient à la rejoindre à bord du navire et à recueillir son opinion sur cette élection inattendue. Plutôt détendue, elle relativise cet événement et souligne son détachement envers les honneurs.

"Je perçois mal les événements. Les événements, très souvent, me semblent une nouvelle qu'on lit le matin dans le journal et qu'on oublie le lendemain".

Lorsque le journaliste lui demande si elle se voit avec un bicorne, elle répond amusée : "Pas du tout !", Étonné, il insiste : "Et avec un grand costume et une épée ?"

Hilare, l'écrivaine répond : "Une épée ! Sûrement pas et un costume non plus ! " Cette idée semble l'amuser. Après avoir éclaté de rire, elle poursuit :"Je ne me suis jamais posée en candidate à quoi que ce soit, alors il m'a semblé que ce serait un peu tard pour commencer."

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De fait, c'est Jean d'Ormesson, grand admirateur de sa plume, qui a été l'artisan de cette révolution interne, en défendant bec et ongles la candidature de sa protégée. Ce que sait Marguerite Yourcenar, c'est que son élection a provoqué une sorte de schisme dans l'ancestrale coupole, bastion réservé aux hommes depuis l'origine.

Une ambiance au couteau sous la coupole...

D'ailleurs, le jour des résultats qu'annoncent Jean Mistler, l'ambiance délétère régnant parmi les "immortels" transparaît nettement. Ce reportage diffusé dans le 20h00 d'Antenne 2 en dit long sur l'ambiance. 

Au dépouillement, Marguerite Yourcenar obtient vingt voix, contre douze allant à son concurrent Jean Dorst. Trois votes contre et un votre blanc.

Interrogé, Jean Guitton, les lèvres pincées, reconnait : "Moi j'appartenais à l'opposition." Avec un sourire gêné, il se justifie ainsi : "parce que j'avais l'idée que…"

Il marque un bref silence pour chercher ses mots et poursuit comme une évidence : "L'Académie, n'est-ce pas, pendant 300 ans avait vécu sans femmes et elle pouvait encore vivre 300 ans sans…" Mais une voix féminine l'interrompt : "Ah ça, c'est très mal !"

D'autres préfèrent taire leur vote, comme André Chamson qui déclare : "Ah, cela ne vous regarde pas !" Il bafouille quelques explications, et quand Martine Laroche-Joubert lui demande : "Vous n'êtes pas anti féministe alors ? ", il s'insurge : "Oh, pas du tout. Pas du tout."

Comme pour se justifier, il ajoute : "J'ai une fille qui s'appelle Frédérique Hébrard, qui a fait un certain nombre de choses... Un livre, qui a tiré à un million et bien… Je trouve très bien ce qu'elle fait."

Mais lorsque la journaliste lui demande : "Vous êtes pour l'entrée d'autres femmes à l'Académie alors ? " Cette fois, le discours change : "Oh bien quand même ! On ne va pas se mettre 45 femmes et 22 hommes. Ça serait ridicule !"

Plus loin, Jean d'Ormesson, l'académicien audacieux à l'origine du "putsch", tente de calmer les esprits en rappelant le principe universel du vote : "La règle à l'Académie française est que celui, ou maintenant celle, qui est élue, est l'élue de tous."

Il ajoute pour expliquer son soutien à l'auteure des Mémoires d'Hadrien : "Je crois que Marguerite Yourcenar est l'un des plus grands écrivains vivants. Je pense que c'est un très grand honneur pour Marguerite Yourcenar d'être à l'Académie française et un honneur pour l'Académie française d'avoir parmi elle Marguerite Yourcenar. "

Que pense Marguerite Yourcenar de ses soutiens?

Retrouvons la lauréate sur son paquebot "Mermoz" où le journaliste l'interroge à présent sur cette élection et lui demande pourquoi à son avis un petit nombre d'académiciens dissidents a pris le risque de proposer sa candidature ?

Le Prix Fémina de 1968 s'avoue surprise : "Comme j'en connais très peu, j'ai aperçu quelques-uns de ces messieurs - d'ailleurs ce ne sont pas toujours ceux qui ont voté pour moi - et comme d'autre part, la plupart de ceux qui ont montré le plus d'enthousiasme et de bienveillance me sont totalement inconnus, je suppose que c'est parce qu'ils aimaient les livres ! Ce dont je leur suis infiniment reconnaissante."

Elle ironise sur cette bravade inattendue : "Je trouve assez beau qu'ils aient pris quelques risques, même parfois le risque de se faire insulter en mon honneur. Ça me touche beaucoup. C'est même ma raison d'accepter."

Marguerite Yourcenar sera reçue sous la coupole le 22 janvier 1981 par Jean d’Ormesson.

Ses œuvres célèbres

Prix Femina à l'unanimité en 1968 pour L'œuvre au noir, Grand Prix de littérature de l'Académie Française en 1977 pour son œuvre, auteure des Mémoires d'Hadrien.

Pour aller plus loin

Dans le 20h de TF1, la veille de la cérémonie, Marguerite Yourcenar rend hommage à son prédécesseur au siège numéro 3, Roger Caillois, un auteur qu'elle connaissait bien. "J'avais de l'affection et de l'estime pour lui… c'était un grand écrivain et un grand esprit qui n'a peut-être pas été assez reconnu de son temps." (21 janvier 1981) "

Apostrophes : Marguerite Yourcenar évoque son entrée à l'Académie Française en compagnie de Jean d'Ormesson qui a été traité par ses pairs de "galopins" pour l'occasion. Pour les deux, entrer à l'Académie est une épreuve. (16 janvier 1981)  

Marguerite Yourcenar reçoit la Légion d'honneur. (7 juin 1980) 

Apostrophes : Marguerite Yourcenar à propos de Dieu, face à Jean d'Ormesson. (16 janvier 1981) 

Apostrophes : Marguerite Yourcenar et Jean d'Ormesson sur le thème "Dieu est un romancier". Il raconte l'histoire du sage qui est dans la forêt et porte un monde. (16 janvier 1981)

Apostrophes : Marguerite Yourcenar présente son livre "Mishima ou la vision du vide". Elle évoque son obsession de la mort, son suicide mis en scène, sa recherche mystique, son oeuvre très diverse. Participation de Jean d'Ormesson. (16 janvier 1981)

Marguerite Yourcenar, écologiste dans Terre des bêtes sur antenne 2. (14 avril 1982)

Florence Dartois

Rédaction Ina le 27/02/2020 à 17:56. Dernière mise à jour le 28/02/2020 à 11:40.
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