6 août 1985, l’animateur vedette de "La chasse au Trésor" disparaît lors d'une expédition sur le fleuve Zaïre. Avec lui, six autres compagnons de rafting vont connaître son infortune. 35 ans après, le mystère plane toujours sur cette disparition. Simple accident, bavure militaire ou histoire d'espionnage, retour sur cette affaire.

L'expédition "Africa raft" de Philippe de Dieuleveult était partie début juillet pour une descente du fleuve Zaïre, l'un des fleuves les plus périlleux au monde avec une succession de rapides et de chutes. Les aventuriers s'étaient embarqués sur deux bateaux pneumatiques. Un périple de 2700 kilomètres à travers l'Afrique équatoriale. 

La thèse de l'accident

Le 10 août, Antenne 2 Midi consacre un long sujet à la disparition du journaliste et de six de ses amis. Le sujet commence par des images du célèbre jeu qu'il anime alors La chasse au trésor, puis Paul Amar reçoit l'un des participants de l'expédition Marc Gurnaud, rentré quelques jours plus tôt. "Ce n'était pas une mission impossible mais difficile précise-t-il. C'est avant tout une aventure, un groupe de six à huit personnes qui avaient décidé de vivre cette aventure. Moi je suis rentré pour des raisons professionnelles…"

Paul Amar lui demande de montrer sur une carte placée à côté de lui où se trouvaient les aventuriers à son départ et ce qu'ils planifiaient de faire. Il explique que d'après lui, ils se trouvent dans la région de Matadi, près du port, sur l'embouchure du fleuve Zaïre, à l'endroit où le port se jette dans l'Atlantique. "Ils sont dans cet endroit où la région est extrêmement montagneuse. Il y a beaucoup de barrages, beaucoup de rapides et beaucoup de chutes. C'est un coin très, très délicat. C'est une région très difficile d'accès, s'ils sont perdus quelque part et ça va être très difficile de les localiser car les moyens d'accès dans ce pays sont très, très difficiles".

Le journaliste lui demande pourquoi ils ne donnent aucune nouvelle à son avis, "chaque bateau est équipé d'une radio de faible puissance. Ils ont abandonné à Kinshasa un poste de plus forte puissance qui nous permettait d'être en relation tous les jours avec Paris. C'était une règle d'or dans l'équipe, tous les jours à 20h00 on avait une liaison précise".

Paul Amar l'interroge ensuite sur leur état d'esprit et leur conscience du danger. "Oui, mais si vous voulez, ce sont des gens raisonnables. Il y avait à bord un médecin, un spécialiste mécanique, un spécialiste transmission, un spécialiste navigation, des vivres, de quoi boire de l'eau potable. Aucun problème ! C'était une aventure dangereuse certes mais tout à fait maîtrisable". Quant à la résistance des embarcations, "ce sont des prototypes, des cata-rafts, des gros radeaux pneumatiques : 8 mètres de long, 3 mètres de large, une grosse structure métallique. Pour couler ça, il faut vraiment un très, très gros accident. Ce qui me fait penser qu'il n'y a pas eu de choses trop graves c'est que nous avion 2 tonnes de matériel à bord dans des emballages étanches et s'il y avait eu le moindre incident on aurait retrouvé quelque chose. Parce que ce matériel aurait flotté et serait arrivé sur l'Atlantique. Et là quelqu'un aurait trouvé quelque chose. Sur le motif de l'expédition, il conclut, "l'aventure d'une bande de jeunes qui en ont un peu marre de la grisaille de Paris"

Le 15 août, les recherches continuent sur place. Le journal de 20h00 d'Antenne 2 diffuse des images tournées la veille de la disparition par une caméra fixée sur le bateau. On y voit le globe-trotter d'Antenne 2, au centre du radeau, filmer lui-aussi au milieu du tumulte des flots.

Le lendemain, le 16 août, on apprend qu'un pêcheur zaïrois aurait aperçu dans le fleuve un corps le corps d'un européen avec un casque blanc, comme celui porté par les membres de l'équipage. Sur le plateau, Jean-Louis Amblard, membre de l'expédition commente cette information. Lui a quitté le groupe avec un autre compagnon, le matin même de la disparition…

Dans Antenne 2 midi, Noël Mamère précise, "cette information, qu'il faut prendre encore sous toutes réserves, semblerait confirmer la thèse de l'accident que nous évoquions déjà hier soir. Nous avons avec nous pour commenter ce dramatique accident Jean-Louis Amblard, qui faisait partie de l'expédition. Jean-Louis, vous avez abandonné l'expédition quelques minutes seulement avant les terribles chutes d'Inga où il y a peu près 45 mille mètres cubes seconde de débit d'eau, et vous avez quitté cette expédition un quart d'heure à peu près avant que le témoin américain ait vu une embarcation disparaître dans les eaux, dans les chutes d'eau. Quelle est votre hypothèse maintenant après l'information supplémentaire que nous venons de recevoir ?"

Jean-Louis Amblard confirme, "J'ai effectivement quitté l'expédition au moment où ils sont repartis le mardi matin vers 8h30 et le témoignage de l'Américain date du mardi 9 heures. Ce qui correspond tout à fait à la thèse de l'accident. Du moins en ce qui concerne le premier bateau. Il y avait quatre personnes. Sur ce bateau, il y avait un Portugais qui s'appelait Nelson Bastos, il y avait un Belge de Bujumbura qui s'appelait Guy Collette, il y avait un photographe de Paris-Match, Richard Jeannelle, et le commandant de l'expédition, il s'appelait André Hérault.

Noël Mamère commente ce que l'on voit sur des images tournées juste avant l'arrivée sur les chutes d'Inga, "la personne qui est dans le cercle, c'est Philippe de Dieuleveult, qui est en train de tourner. Une caméra fixe est en train de vous prendre sur le raft, sur le bateau pneumatique, tandis que Philippe tourne des images de ce moment dangereux. C'est donc à cet endroit-là que l'autre bateau a disparu ? Demande-t-il à son invité.

"C'est un petit peu plus bas. Ces images ont été tournées vraisemblablement le lundi après-midi. Ça fait partie du dernier rapide que nous avions passé avant d'arriver à Unga. Bon, d'habitude, quand nous arrivions dans les rapides, nous mettions une caméra fixe à l'arrière du bateau parce que très souvent, il était hors de question de tourner ou de prendre des photos quand on était dans les rapides. L'essentiel, c'était de se tenir pour ne pas passer par-dessus bord."

Le journaliste revient sur sa défection au matin du drame, "Vous vous avez abandonné l'expédition parce que vous avez eu peur, parce que vous avez considéré que franchir ces chutes était trop dangereux ?

"Non, j'ai abandonné. On a abandonné puisque j'ai un autre camarade qui est resté avec moi. Nous avons abandonné l'expédition parce que les chutes d'Inga, ce ne sont pas des chutes, les rapides d'Inga sont très impressionnants. Nous avions passé l'après-midi du samedi à faire des reconnaissances. Il y a eu deux tests pour passer ces rapides. Certains pensaient qu'on pouvait passer à droite, c'est à dire les éviter. Moi, je soutenais la thèse inverse, à savoir que compte tenu du courant, il était impossible de les éviter et qu'on allait se retrouver en plein milieu. Malheureusement, quand ils sont partis, c'est ce qui s'est passé". 

A ce moment-là de la disparition, l'espoir de retrouver les hommes est encore de mise, le journaliste décrit la situation, "Donc, l'un des bateaux aurait disparu corps et biens. Si la thèse qui est indiquée par le pêcheur zaïrois est la bonne. Mais l'autre bateau est celui dans lequel se trouvait Philippe et deux autres Français. Celui-là, on l'a retrouvé vide, ce qui signifierait que Philippe et ses deux autres amis sont perdus dans la forêt".

Jean-Louis Amblard fait le point sur les faits qu'il connait "on a retrouvé les deux bateaux. Le bateau, où il y avait quatre personnes a été retrouvé sans rien dessus. Mais en faisant des enquêtes dans les villages, on a retrouvé l'essentiel du matériel qu'il y avait sur le bateau. On a retrouvé aussi les flotteurs qui avaient été découpés par des pêcheurs. On a retrouvé le pêcheur dans le bateau. A priori, d'après les témoignages des pêcheurs, le bateau aurait été retrouvé à l'envers, ce qui va dans le sens de la thèse de l'accident en ce qui concerne ce bateau". 

Il poursuit, "Pour l'autre, ils ont été aperçus le mercredi matin, c'est-à-dire le lendemain 11 heures, par un ingénieur du barrage qui les a vus à la jumelle qui nous a fait une description précise. On lui a posé des questions précises auxquelles il n'aurait pas pu répondre s'il n'avait rien vu. Il a vu trois Européens qui débarquaient du matériel et il nous a décrit la façon dont l'un était habillé, ce qui correspond à ce que portait habituellement Philippe dans la journée. Il nous a dit avoir quitté le lieu d'observation 11 heures et être revenu à 14 heures et ne plus avoir rien vu à 14 heures".

"Pour vous, les espoirs ne sont pas vains. Pour ce qui concerne Philippe et ceux qui étaient avec lui sur ce même bateau ?" lui demande le journaliste.

"Les espoirs ne sont pas vains parce que s'ils ont effectivement débarqué, ils doivent bien se trouver quelque part. On espère toujours qu'il va se passer quelque chose qui nous permettra de les retrouver. Mais enfin, plus le temps passe, plus l'inquiétude grandit". 

Noël Mamère conclut l'interview par une question plus personnelle, "pardonnez-moi cette question, mais beaucoup de téléspectateurs doivent se la poser en même temps que moi ce matin, vous devez vous considérer Jean-Hugues Amblard un peu comme un miraculé ?"

Sobrement, il répond "J'ai eu de la chance, oui".

La thèse d'une bavure militaire

Le 19 août, l'envoyé spécial de France 2, Philippe Rochot est sur place, dans la région d'Inga, sur les lieux de la disparition. Il y a été mené là par la gendarmerie locale, après plusieurs heures de pistes sans aucune liaison radio et 3 heures de marche dans la jungle.

Il recueille un témoignage troublant, celui de Kayombo, commandant la gendarmerie d'Inga, qui l'informe que personne ne les avait prévenus de la présence de cette expédition dans la région. Un point important car la région est alors sous tension et vit une véritable psychose due aux troupes de Kadhafi. dans ce reportage, Philippe Rochot est l'un des premiers à avancer l'hypothèse d'une bavure de l'armée due à la crainte d'infiltration de militants angolais, "l'armée est en état d'alerte dans cette zone sensible du barrage d'Inga qui est à proximité de la frontière angolaise, elle a reçu l'ordre de tirer à vue sur tout ce qui est suspect. Et puis en descendant sur le fleuve, nous apprenons avec stupéfaction que les gendarmes d'Inga n'étaient pas au courant du passage des deux radeaux transportant Philippe de Dieuleveult et ses compagnons, pas même leur chef…"

Le journaliste termine son sujet au pied des chutes de Yellala où souligne-t-il c'est là que les corps devraient "arriver et rester bloqués par les rochers, c'est là que généralement les pêcheurs retrouvent les victimes qui ont été tuées en amont sur le fleuve. Hélas, pour l'instant aucune découverte d'un corps qui pourrait expliquer les circonstances du drame… Où est la vérité ? On ne le saura sans doute jamais", conclut-il pessimiste.

La thèse de l'implication des services secrets

De fait, le mystère va persister des années. Mais un rebondissement va relancer l'affaire, près de neuf ans plus tard. Un ancien officier zaïrois affirme que Philippe de Dieuleveult aurait été exécuté par les services secrets du Zaïre. Jusqu'ici c'était la thèse de l'accident qui avait été tenue pour acquise.

Le 20 septembre 1994, le journal de 20h00 de France 2 diffuse le témoignage d'un ancien officier zaïrois, Okito Bene-Bene, auteur du livre Africa raft. Il affirme que l'animateur de télévision ne serait pas mort dans un accident sur le fleuve Zaïre, mais aurait été exécuté par les services secrets zaïrois. A l'époque, cette zone du barrage d'Inga faisait l'objet de menaces de la part de l'Angola et la Lybie et selon lui, les militaires zaïrois auraient commis une méprise. D'après Okito Bene-Bene qui se présente alors comme un opposant à Mobutu, deux des aventuriers auraient d'abord été exécutés, les autres plus tard pour dissimuler cette bavure,  "une fois arrivés sur les lieux, c'est là que nous avons découverts que c'était une expédition qui avait été autorisée par Kinshasa mais l'autorisation n'a pas été répercutée jusqu'à chez nous. J'ai assisté à leur capture, il y a messieurs Hérault et Jeannelle qui sont morts pendant leur capture. Monsieur Blockmans est mort en prison suite à ses blessures car il n'a pas été soigné et les quatre autres ont été purement et simplement exécutés".

A la suite de ce témoignage, Jeanne de Dieuleveult, la maman du présentateur disparu déclare être heureuse que la vérité éclate enfin "car je crois sincèrement qu'ils ont été assassinés (…) parce qu'on a essayé de nous donner des tas de preuves de la noyade mais qui ne tiennent pas". Maître Lafon en charge du dossier lui reste cependant sceptique "il m'étonne d'entendre de tels propos après le travail énorme auquel nous nous sommes livrés pour avoir une opinion définitive (…) nous nous sommes faits définitivement une opinion, il s'agit d'une noyade affreuse.

Jean de Dieuleveult, le frère de Philippe se range du côté de la thèse de Okito Bene-Bene et de sa mère et il accuse : son frère est mort à la suite d'une bavure, les membres de l'expédition "Africa Raft" ont été pris pour des mercenaires, et tués par des militaires zaïrois. Lui accuse à l'époque le gouvernement français d'avoir couvert l'assassinat…

La thèse de l'espionnage

Octobre 2008, nouveau rebondissement. Après le témoignage du frère du disparu qui indiquait, dès 1994, que l'animateur de La chasse au trésor travaillait également pour les services secrets français (DGSE), une journaliste prétend que l'animateur n'est pas mort noyé, mais qu'il a été exécuté par des membres de la division spéciale présidentielle de Mobutu.

 

"Il appartenait aux services secrets français, il m'avait confié ça il y a une vingtaine d'années parce que j'étais officier et son frère, c'est tout à son honneur, il servait la France".

Anna Miquel, journaliste indépendante a mené une longue enquête en République démocratique du Congo et dit apporter la preuve que l'ancienne célébrité du petit écran n'est pas mort noyé. Elle présente notamment à la caméra un PV d'audition qui aurait été réalisé deux jours après sa disparition, le 8 août 1985. Le commentaire explique que la journaliste d'investigation a rencontré sur place d'anciens membres de la division spéciale présidentielle, les hommes de Mobutu, selon elle leurs déclarations sont accablantes, "ce sont des témoignages d'exécutants, des petits bras du régime de Mobutu qui ont exécuté la basse besogne. Donc qui ont arrêtés ces hommes, les ont transférés, les ont interrogés et qui les ont exécutés".

Le commentaire conclut, "Philippe de Dieuleveult auraient donc été exécuté car le régime de Mobutu les considérait comme des mercenaires, des espions venus saboter un barrage sur le fleuve Zaïre".

Que s'est-il passé ? Accident et noyade, bavure ou affaire d'espionnage ? A ce jour, c'est la thèse de l'accident et de la noyade qui prévalent toujours.

Florence Dartois

Rédaction Ina le 31/07/2020 à 15:33. Dernière mise à jour le 06/08/2020 à 09:17.
Economie et société