121 millionnaires et milliardaires dénoncent dans une tribune les inégalités et exhortent leurs pairs à payer plus d'impôts ! La philanthropie des riches, voilà un thème peu abordé en France, beaucoup plus aux Etats-Unis. En 2015, le millionnaire Geoffroy Roux de Bézieux expliquait pourquoi.

"Millionnaires against pitchforks", un texte engagé ! Un collectif exhorte littéralement les plus riches de la planète à "avant qu’il ne soit trop tard - exiger des impôts plus élevés et plus équitables sur les millionnaires et les milliardaires dans vos propres pays et aider à prévenir l’évasion et l’évitement fiscaux des particuliers et des sociétés grâce aux efforts de réforme fiscale internationale.

Ce texte vient en réaction au rapport annuel de l’ONG Oxfam qui dénonce des inégalités effarantes :"Les inégalités économiques échappent à tout contrôle. En 2019, les milliardaires du monde entier, c’est à dire seulement 2 153 personnes, se partageaient plus de richesses que 4,6 milliards de personnes."

Aux Etats-Unis, il n'est pas rare que les ultra-riches fassent preuve de générosité à travers des fondations, des donations, des cessions d'héritages. En France, il en est autrement. Rares sont ceux qui osent même évoquer leur fortune devant les caméras. Pourtant, en janvier 2015, dans l'émission Complément d'enquête, face à Nicolas Poincaré, Geoffroy Roux de Bézieux, vice-président du Medef à l'époque, acceptait d'évoquer cette question du partage des richesses.

Nicolas Poincaré interroge d'abord Geoffroy Roux de Bézieux, sur les philanthropes américains présentés dans le reportage ci-dessous.

Il confirme : "Il y a un concours d'Ego, ce qui n'est pas malsain car il y a des bénéficiaires. Mais ce qu'il faut comprendre c'est qu'aux Etats-Unis, on paye beaucoup moins d'impôts qu'en Europe et qu'en France. Et donc, une partie du social, de l'aide aux plus démunis est assurée par des individus et par tout système de philanthropie. Et puis, il y a un fond d'éthique protestante. Quand on est Américain, on considère que l'argent qu'on a gagné ne nous appartient pas et qu'il faut à un moment le redonner."

Nicolas Poincaré évoque le club de Bill Gates "Giving pledge" dans lequel il appelle tous les milliardaires à donner une partie de leur fortune. Appel auquel aucun Français n'a répondu. Il demande à son invité pourquoi ?

Geoffroy Roux de Bézieux explique cette défection par plusieurs raisons : "Déjà en France, avec la part réservataire, on ne peut pas déshériter ses enfants. Après en France, il y a moins de milliardaires, et puis surtout l'impôt globalement est beaucoup plus élevé. Donc il y a moins de philanthropie tout simplement parce que beaucoup de gens considèrent, à mon avis à tort, qu'au fond, c'est l'Etat qui assure ce rôle-là par l'impôt et la redistribution."

Nicolas Poincaré évoque sa propre fondation, fondée en 2007, financée par ses opérations juteuses de revente comme celle de Phone house. "J'avais envie de redonner une partie de cet argent parce que je trouve que ce qui se passe dans le milieu associatif est souvent très intéressant, très innovant. C'est assez complémentaire de ce que fait l'Etat. Investir, c'est un plaisir." Son nom : "Araok" (En avant en breton) : pour aider les plus démunis à prendre un nouveau départ que ce soit une banque alimentaire au Niger ou une école de boxe en région parisienne, des systèmes de resocialisation de SDF… Des petits dons pour aider au démarrage des projets. C'est le "venture philanthropy".

Geoffroy Roux de Bézieux précise qu'il "ne faut pas le faire en culpabilisant. De voir quelque chose grandir, c'est toujours très satisfaisant."

Quant à l'éventuelle culpabilité d'être riche, très peu pour lui : "Moi j'ai créé une entreprise, j'ai pas hérité. J'ai pris des risques. J'ai créé des emplois... j'assume assez bien ce que j'ai fait. Je paye mes impôts en France depuis toujours."

Nicolas Poincaré le titille sur le fait que cette générosité pourrait cacher quelque chose. L'entrepreneur reconnait que faire des dons permet de défiscaliser "on paye beaucoup d'impôts en France et il y a des systèmes de défiscalisation des dons. On paye moins d'impôts mais au total on donne quand même de l'argent. Quand on donne 100, ça ne coûte que 50 parce qu'il y a une économie d'impôts… Il n'empêche qu'on s'appauvrit de 50." Quant à son catholicisme assumé, il confirme que cela fait partie de ses valeurs "mais ça ne sont pas les seules motivations."

Le rapport Oxfam de janvier 2020

Le rapport de janvier 2020 de l’ONG Oxfam décrit un fossé abyssal entre nantis et délaissés "Près de 50% de l’humanité vivrait avec moins de cinq euros par jour." Elle demande aussi une reconnaissance "de la contribution des femmes à l'économie pour combatte ces inégalités."

"Ce clivage profond s’appuie sur un système économique sexiste et injuste qui valorise davantage la richesse d’une minorité privilégiée, constituée d’hommes principalement, plutôt que les milliards d’heures de travail de soin - non rémunéré ou peu rémunéré - des femmes et des filles dans le monde."

La redistribution des richesses ne passera pas uniquement par les actions philanthropiques d'une minorité, c'est la transformation de tout un système patriarcal basé sur l'exploitation des plus faibles dont il est peut être question. " Les gouvernements du monde entier doivent agir maintenant afin de construire une économie centrée sur l’humain qui défend des valeurs féministes et valorise ce qui est réellement important pour la société." [© Oxfam International, janvier 2020]

Depuis l'interview de Geoffroy Roux de Bézieux en 2015, le gouvernement Macron a supprimé, en janvier 2018, l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF) remplacé par un impôt sur la fortune immobilière (IFI). Le gouvernement a alors promis que cette suppression de l'ISF serait "évaluée en 2020", il sera alors possible de déterminer si la philanthropie des millionnaires et milliardaires français a augmenté en proportion du cadeau fiscal perçu... C'était le pari d'Emmanuel Macron, partisan du ruissellement.

Pour aller plus loin

20 heures le journal : action humanitaire de Bill Gates. Le magazine Time l'a désigné Bill Gates, PDG de Microsoft, homme de l'année 2005, bienfaiteur de l'humanité. En effet, la Fondation Bill et Melinda Gates, a investi 30 milliards de dollars dans l'action humanitaire. Autant que l'OMS. (4 janvier 2006) 

20 heures le journal : Etats Unis : Warren Buffett donne 85% de sa fortune. C'est le plus gros don philanthropique de l'histoire. Le multimilliardaire a remis une lettre d'engagement à la fondation "Bill et Melinda Gate" dans laquelle il annonce qu'il fera don de 85% de sa fortune, soit trente milliards de dollars. Cela représente trente années du budget de l'ONU ! (26 juin 2006)

13 heures de France 2 : les philanthropes français. Portraits croisés de deux chefs d'entreprises : l'un à la tête d'une fondation de donation, l'autre investit dans le financement de puits en Afrique. Alexandre Mars qui essaye de convaincre l'acteur Richard Berry de devenir donateur et Jean-Baptiste Descroix-Vernier, en visite au Togo, pays dans lequel sa fondation finance l'installation de puits.

Florence Dartois

Rédaction Ina le 24/01/2020 à 09:01. Dernière mise à jour le 24/01/2020 à 16:58.
Economie et société