Comme toute société organisée, la plage est un lieu de codes, de rites, de transgression ou d'intégration. Découvrez les dessous sociologiques de nos comportements sur le sable chaud.

Le 10 septembre 1994, le magazine de reportages Témoin, des rédactions de France 3 Méditerranée proposait une petite étude sociologique réalisée à la plage, plus précisément, sur celle d'Antibes. Sur un ton humoristique et tendre, il décrypte les comportements des vacanciers. Depuis les années 1950, les sociologues se sont emparés de ce théâtre de sable face à la mer et dos à la ville. Ils observent et analysent les citadins déshabillés, leurs stratégies d'occupation de l'espace, tout ce qui porte un sens social, l'installation des familles, le respect des limites ou son envahissement, les rites du partage de l'espace, le rôle du parasol et du château de sable et enfin la gestion des conflits occasionnés par le partage de l'espace, rien ne leur échappent. Les sociologues y distinguent 3 groupes : la tribu familiale, la tribu adolescente et le couple, puis viennent les solitaires, bien souvent un livre à la main. Voici le résultat d'une enquête rendue possible grâce au livre de Jean-Didier Urbain intitulé Sur la plage, moeurs et coutumes balnéaires.

Le présentateur pose cette question en lançant le sujet : "Comment le citadin transformé en singe nu pendant les vacances continue-t-il dans le désordre apparent d'une plage, à observer des comportements instinctifs, rituels ? Comment continue-t-il  à pratiquer, consciemment ou non, des stratégies d'occupation de l'espace ? Tout cela dans le but d'être présent sur ce grand théâtre saisonnier qu'est le sable face à la mer et surtout à la ville. Sociologie, humour, tendresse et même tauromachie pour le clin d'œil. Dans ce reportage, nous nous reconnaîtrons tous", conclut-il.

"Chaque baigneur va montrer sans le savoir, son désir ou son refus de participer à la société balnéaire"

Nous voici propulsés sur une plage ensoleillée, "Pour vous et moi, ceci est une plage, mais pour les sociologues, depuis les années 190, ceci est un nouvel espace tribal. Vu de loin, ces citadins déshabillés semblent installés en désordre, mais les scientifiques prouvent le contraire. La plage, tout comme la ville, est un jeu de hiérarchie fait de regards, de mouvement et d'immobilité. Tout ici porte un sens social. Sur une plage non saturée comme celle-ci, les scientifiques estiment à 3 mètres 60 l'espace social entre deux groupes, de 40 cm à un mètre 25, nous sommes dans la proximité amicale et de 0 à 40 cm dans l'espace intime. Par rapport à ces distances, toujours vérifier...

... Chaque baigneur va montrer sans le savoir, son désir ou son refus de participer à la société balnéaire. à peau claire évite la compétition de territoires avec les peaux bronzées, un coin de sable au dernier rang lui suffit. Dans cette famille, c'est madame qui choisit le lieu de campement. Elle consulte pour la forme son époux, qui acquiesce d'avance. Les quatre mètres seront aussi respectés. Cette famille est arrivée trop tard pour une place au bord de l'eau, mais l'homme est un conquérant colonisateur. Il transgresse la règle instinctive des quatre mètres, il déploie une activité musculaire dissuasive. Sa peau bronzée lui confère un titre de vétéran. Il s'impose, fortifie ses fondations. Madame ne posera les sacs qu'une fois le parasol planté. La voisine à peau blanche, qui n'était pas là pendant l'invasion, revient pour capituler. Elle déplace les sots de ses petits enfants. L'envahisseur a gagné. Madame va ensuite organiser le confort de sa nichée, monsieur balisera le terrain de quatre pierres blanches. Le parasol symbolise ici la hutte primitive, l'abri du clan, la sécurité affective. La base de départ pour conquérir d'autres espaces hostiles comme la mer.

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"S'installer sur la plage, c'est obéir consciemment ou non à des rites divers, des stratégies"

"Dans 90% des cas. L'ombre produite par le parasol ne sert qu'à coloniser un peu plus d'espace et son propriétaire reste au soleil. Parasol inutile, mais parasol-identité parasol-pignon sur plage, le phare de la tribu".

Le journaliste demande à un enfant s'il se sert du parasol, l'enfant qui répond par la négative lui explique qu'il lui sert de "point de repère".

Il poursuit son analyse, "Pas de parasol dans la panoplie de l'enfant mais des  forteresses de sable contre la mer et les invasions latérales. Les adultes, qui sont de grands enfants, sous prétexte de talents artistiques, colonisent aussi l'espace à coups de Château-fort. Pendant un mois. Yvan est revenu chaque matin à 6 heures pour relever les ruines de son château et imposer son espace. Bénéfice net. 30 mètres carrés sans gêneurs !"

Il l'interroge, "Une fois que le travail est terminé, que le château est fini. Qu'est ce que vous faites ?"

Placide, le vacancier répond, "Bah, on recommence le lendemain matin parce que souvent le soir, il est démoli. alors on recommence le lendemain matin'.

"Pourquoi on vous le démolit, selon vous ?" insiste le journaliste.

"Parce que ceux qui le démolisse n'ont pas le respect du bien d'autrui".

Il l'interroge encore, "est-ce que les gens ne s'approchent pas trop près, autour ?"

Le château assume parfaitement son rôle de rempart car le vacancier affirme que "non, non, y'a toujours de la place autour. Ainsi, pendant un mois, Yvan a pu installer chaque jour son grand lit pliant".

"Sur le sable, les sociologues distinguent trois groupes..."

Le reporter poursuit par une description d'autres comportements typiques : "la tribu familiale un clan structuré, autosuffisant, solide et fermé. La tribu adolescente, un groupe structuré, mais ouvert et souvent mobile. Enfin,es couples, enfermés dans une bulle douce, invisible, égocentrique. Mais hélas, les amours de vacances ne produisent que 5% des couples solides. Quant aux solitaires, ils s'accommodent de leur statut en lisant ou en faisant semblant. Ici, une solitaire a choisi d'exhiber sa solitude pour mieux attirer l'attention du soupirant.Impossible de se concentrer. Elle attend celui qui permettra enfin son cercle des 3 mètres 60. Mauvais souvenir de la ville ? Cette demoiselle craint le vol à l'arrachée. La bulle de solitude de ce monsieur est crevée par un ballon. Il se montre tolérant. Comportement d'intimidation active pour cette dame qui répond à l'agression par l'agression, puis regagne son territoire".

Et de conclure ce reportage pas quelques remerciements, "nous remercions les baigneurs de cette plage d'Antibes pour leur gentillesse à notre égard. Remerciements aussi à Jean-Didier Urbain pour son livre Sur la plage, édité chez Payot. La journée est finie. Ce reportage aussi. Après la sociologie, voici 30 secondes de récréation tauromachique".

Florence Dartois

Rédaction Ina le 20/07/2020 à 16:21. Dernière mise à jour le 20/07/2020 à 16:32.
Economie et société