Le 11 décembre 1994, Jacques Delors, qui termine son deuxième mandat à la tête de la Commission européenne, déclare sur le plateau de "7 sur 7" ne pas être candidat à la présidence de la République. Retour sur un événement marquant de la vie politique française.

Après les deux septennats de François Mitterrand et le retrait de la candidature de Michel Rocard, affaibli politiquement après avoir perdu la présidence du parti socialiste, Jacques Delors paraît pourtant aux yeux des socialistes – responsables comme militants – le mieux placé pour représenter le parti face au favori de la droite, le Premier ministre Edouard Balladur.

Pendant six mois, entre juin 1994, date à laquelle Michel Rocard, alors candidat légitime du parti, est mis en minorité au sein du conseil national du PS et doit donc renoncer à sa candidature, et le mois de décembre 1994, le suspens est total. Jacques Delors, occupé par ses obligations bruxelloises, semble souffler le chaud et le froid.

Les militants du PS se mobilisent pour appuyer sa candidature. Au sein du parti, François Hollande, secrétaire général du Club témoin, club de réflexion créé par Delors en 1993, anime des rencontres à travers le pays pour insuffler un mouvement en faveur de sa candidature.

Le 20 novembre, au congrès de Liévin, Henri Emmnuelli, le nouveau secrétaire du parti socialiste, presse Jacques Delors de se déclarer : « Je pense avoir le droit de te dire, au nom de la majorité des socialistes, que c’est ton devoir ».

C’est ainsi, que, de plus en plus aux yeux des socialistes français et des responsables du parti, la candidature du dirigeant bruxellois se place sous le signe du devoir. Jacques Delors lui-même ne dit pas autre chose, lorsque, interrogé à propos de sa candidature le 14 novembre 1994, il répond que « si c’est oui, ça sera par devoir ».

Enfin, le 11 décembre, après des mois d’attente, les Français apprennent le renoncement de Jacques Delors, qui commence par avancer des raisons « personnelles » : son âge, 70 ans, l’ancienneté de son implication politique, « un travail sans relâche depuis cinquante ans »  lui faisant préférer « un mode de vie plus équilibré entre la réflexion et l’action ».

Malgré sa « croyance » dans le « besoin profond de réformes du pays », notamment « pour rénover la démocratie, encourager la participation des citoyens, lutter contre le chômage et l’exclusion, […] rétablir le lien social, assurer la cohésion de notre pays », et faire en sorte que la « France demeure l’inspiratrice d’une Europe politique puissante et généreuse à la fois », Jacques Delors explique son renoncement pour des raisons politiques. L’impossibilité, une fois élu, de « mener à bien ces réformes indispensables », pariant sur son échec à rassembler une majorité législative nécessaire pour mener sa politique.

Jacques Delors arrive à cette conclusion, qu’il ne « souhaiterait pas après avoir été élu être obligé de cohabiter avec un gouvernement ne partageant pas [ses] orientations ».

Interrogé à ce sujet en 1997, il réitère l’analyse faite trois ans auparavant : « J’ai pensé que si j’étais élu, dans la condition économique et politique de la France, il faudrait faire des élections que l’on perdrait déjà à trois mois, et qu’en plus je n’aurais pas une majorité qui soit conforme à mes idées ».

Au soir de l’annonce de sa non candidature, les réactions désabusées fusent dans le camp socialiste, aussi bien de la part des responsables que des sympathisants.

Pour Pierre Mauroy, « la candidature attendue de Jacques Delors aura révélé un formidable espoir, ainsi qu’une profonde volonté de changement, de la part de tous ceux qui n’acceptent pas la situation actuelle ». Lionel Jospin, se plaçant déjà comme candidat du parti à l’élection présidentielle,  souligne une « analyse profondément pessimiste ». Robert Hue, tout nouveau secrétaire général du parti communiste, souligne quant à lui l’échec de Jacques Delors à avoir obtenu « un signe de la droite centriste » pour mener sa politique.

L’annonce du retrait de Jacques Delors dans la course à l’Elysée va propulser la candidature de Lionel Jospin, qui arrive en tête des suffrages au soir du premier tour, avec 23,30 % des voix, devant Jacques Chirac, qui recueille 20,84% des voix, devant le favori Edouard Balladur.

Au soir du second tour, avec le report des voix de la droite, Jacques Chirac est élu président de la République avec 52,64 % des voix, porté par le thème de la « fracture sociale », une thématique bien proche des préoccupations de Jacques Delors.

Rédaction Ina le 09/12/2019 à 13:12. Dernière mise à jour le 11/12/2019 à 17:59.
Politique