En juin 1988, Jacques Benveniste, chercheur de l'INSERM, publiait dans "Nature" un article explosif sur la "mémoire de l'eau". Cette publication allait rapidement provoquer l'une des polémiques scientifiques les plus violentes du 21e siècle. Retour sur le traitement médiatique de l'affaire.

"Ce qui est absolument extraordinaire dans cette histoire, c'est qu'il y a une tentative de la communauté scientifique de me marginaliser. C'est de dire que je suis devenu soit fou, soit que je crois à des balivernes. Mais pas du tout, j'ai exactement les mêmes problèmes que tous ces gens-là. Exactement les mêmes dans mes interprétations. Et encore une fois, comme nous savons qu'il ne s'agit pas d'une supercherie, ou bien il y a un doigt qui appuie sur le bouton et nous ne le voyons pas, ou bien le phénomène est vrai et encore une fois, il y a une explication moderne à trouver. Ce qui est extrêmement banal dans l'histoire de la science." Le chercheur qui se défend ici, c'est Jacques Benveniste, un médecin et immunologiste français, directeur de recherche à L'INSERM.

"Une découverte française pourrait bouleverser les fondements de la physique". (Le Monde, 30 juin 1988)

Le 30 juin 1988, le journal Le Monde sort une nouvelle sensationnelle : "Une découverte française pourrait bouleverser les fondements de la physique". Cette découverte a été dévoilée quelques jours plus tôt par un article publié dans la très prestigieuse revue scientifique britannique Nature. Mais cette publication, qui bouscule la science, va provoquer l'une des polémiques scientifiques les plus violentes du 21e siècle. Retour sur les faits.

"C'est comme si l'eau gardait la mémoire de la substance disparue, à la façon de la cire, qui garde l'empreinte de la clé qu'on y a moulé..."

Les travaux dont il est question, ce sont ceux du professeur Benveniste et de treize de ses confrères biologistes, français et étrangers qui ont également participé aux travaux et validé l'incroyable expérience que Jacques Benveniste vient de rendre publique sous ce titre : "La dégranulation des basophiles humains induite par de très hautes dilutions d'un antisérum anti-IgE ".

L'étude menée par le chercheur et son équipe montrait d'après eux que les molécules de la matière posséderait une forme de mémoire qui subsiste, même après de fortes dissolutions, alors que toute trace physique de la molécule a totalement disparu. Il s'agirait d'une sorte "d'empreinte", de mémoire, toujours active bien qu'indécelable. Benveniste affirme alors être parvenu à activer une cellule sanguine avec une solution d'eau contenant un anticorps totalement dilué (dilué mille milliards de fois). D'après ses conclusions : l'information biologique s'est conservée dans le liquide et est restée active sans qu'il n'y ait plus aucune trace de ces protéines.

"Il semble que nous ayons une activité de molécule en l'absence de molécule… ce qui veut dire clairement, encore une fois si c'est prouvé, que nous avons mis le doigt sur un intermédiaire… une information qui serait différente de la molécule qui peut être effectivement transmise par l'eau… donc ça peut être un phénomène physique et biologique lié, différent de ce que nous connaissons." Et il conclut : "il est normal qu'il y ait une querelle. A mon avis le conservatisme est un phénomène tout à fait normal. Une société ne peut pas accepter qu'on bouleverse ses connaissances sans arrêt. C'est tout à fait acceptable. Ce qui n'est pas acceptable c'est certains niveaux… car [sa découverte] ça change pas mal de chose."

Benveniste le nouveau Galilée ?

Et effectivement, l'opposition va prendre des proportions tellement extraordinaires que les médias vont relayer cette polémique durant plusieurs années ! 

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Ce sujet du journal du 31 juillet 1988 décrit la polémique et rapporte les cas d'anciens scientifiques également mis au ban de la société pour leurs découvertes trop révolutionnaires. (Galilée, le moine Grégoire Mendel)

Le journaliste constate : "Ce serait un tel bouleversement que la communauté scientifique aurait peine à y croire. La recherche scientifique, c'est aussi le chercheur ignoré qui reste dans son laboratoire ou celui en proie à la polémique. L'affaire Benveniste est là pour le rappeler. "

Face à la pression du monde scientifique, les soutiens du chercheur s'amenuisent. A commencer par la revue Nature elle-même qui l'avait pourtant publié. Jacques Benveniste déplore que : "ce sont des gens qui veulent créer un climat de terreur dans la science et appliquer des méthodes d'investigations de type McCarthy, de type de celles que le congrès américain applique à la mafia..."

Après la diffusion du reportage, en plateau, Pierre Thuillier, professeur de l'histoire des sciences à Paris VII constate que les tests effectués par Nature manquaient de sérieux et demande une contre-expertise irréprochable mais conteste ce statut de "Galilée" attribué au chercheur.

Lien entre son étude et l'homéopathie

Ce qu'on lui reproche implicitement c'est que le résultat de cette étude valide en quelque sorte l'efficacité de l'homéopathie. Le 4 juillet 1988, sur le plateau de Jean-Claude Bourret consacré à l'homéopathie, le chercheur réfute l'étiquette de pro-homéopathie ou d'homéopathe. Il constate simplement que les faits sont là et qu'effectivement son étude va dans le sens de l'homéopathie. (Débat intégral en fin d'article)

La contre-expertise de Nature

"Ces contrôles se sont déroulés dans un climat hystérique, pas sérieux."

Le 27 juillet, la controverse, déjà vive, allait encore atteindre un nouveau palier. La revue Nature remet à son tour en cause les conclusions et diligente une contre-expertise dans les laboratoires de l'Inserm de Clamart. Une équipe d'experts est mandatée pour contrôler les expériences. Mais leur statut étonne. L'un d'eux est un célèbre magicien, James Randy, l'autre un spécialiste dans la détection des fraudes. Rien de bien scientifique ! Ce protocole plutôt étonnant sous-entend clairement que l'expérience aurait été truquée !

Un extrait de film amateur tourné par Jacques Benveniste lors du passage de cette commission montre la manière dont se sont déroulés les contrôles.

Dans le reportage, Elisabeth Davenas (Inserm) explique que : "C'était du cinéma". Quant à Benveniste, il déplore que : "Ces contrôles se sont déroulés dans un climat hystérique, pas sérieux. On fait régner un climat de terreur dans la science".

En décembre 1988, dans Matin bonheur, Jacques Benveniste relate sa propre vision de cette affaire. En premier lieu sur cette : "contre-expertise rocambolesque. C'est en dehors du processus normal"… C'était absurde. C'était Dallas". Le professeur Poitevin, présent à l'Inserm à l'époque, confirme l'ambiance délétère : "c'était l'infiniment absurde au plus haut degré avec un climat de pression physique et psychologique sur les gens qui ôtaient tout fiabilité à l'expérience." souligne-t-il. Le journaliste Jean Yves Casgha décrit les origines des reproches faits au chercheur par la communauté scientifique et Jacques Benveniste replace le débat sur le plan biologique et scientifique.

Jacques Benveniste poursuit en déplorant que ses collègues chercheurs et d'autres laboratoires, qui avaient pourtant abouti aux mêmes conclusions que lui, se soient défaussés face à la polémique.

"L'eau n'est simple que pour les simples…"

Le 10 janvier 1989, après que la revue Sciences et vie ait qualifié son étude de la "plus bête de l'année", le chercheur revient sur les conclusions de son étude et sur les grands mystères de l'eau : "L'eau n'est simple que pour les simples…" Quant aux chercheurs qui l'accusent d'avoir été payé par les laboratoires homéopathiques, il explique qu'effectivement si ses conclusions sont validées, elles iront dans le sens de l'homéopathie mais il souligne qu'elle ne représente que 2 % des médicaments vendus, ce qui est dérisoire face aux 98% des autres médicaments.

Le "paria" de la science

Après des mois de polémique, la carrière du chercheur est menacée. Le JT du 7 juillet 1989 annonce que le conseil scientifique de l'INSERM s'est prononcé en faveur du "non renouvellement temporaire" du professeur Jacques Benveniste à son poste de directeur de l'unité 200, suite à la polémique sur la "mémoire de l'eau".

Quelques jours plus tard, retournement de situation ! "au nom de la liberté de la recherche scientifique", l'INSERM le rétablit dans ses fonctions. Il pourra continuer sa recherche sur les hautes dissolutions mais "à condition de se montrer discret.

"Mon laboratoire subit un blocus digne de l'Irak… tout le monde peut en sortir et aucun chercheur ne peut y entrer..."

Cinq ans plus tard, en février 1993, c'est un chercheur amer qui est reçu dans l'émission Le cercle de minuit de Michel Field. Jacques Benveniste revient sur sa découverte. Le fait que l'eau soit : "un transmetteur d'information. Nous avons simplement compris que l'eau jouait ce rôle et que le langage entre une molécule et une autre molécule est tout simplement électromagnétique"

A propos de la "cabale" dont il a fait l'objet d'après lui, il la relie notamment au fait que cette découverte ait été liée à l'homéopathie et que la science a refusé d'ouvrir ce débat. Il déplore que ses crédits aient été coupés de 57% et que son laboratoire, le U 200, subisse "un blocus digne de l'Irak… tout le monde peut en sortir et aucun chercheur ne peut y entrer". Il ajoute désabusé "J'ai été le seul chercheur dans l'histoire de la recherche à avoir été interdit de parole". Jacques Benveniste dénonce ensuite la forte pression des lobbies scientifiques reconnus et financés, comme la recherche en génétique et en physique : "Déjà je ne fais pas partie du bon groupe au départ, c'est rédhibitoire... Si ce que j'avais découvert avait été trouvé par un grand nom de cette recherche, ça n'aurait posé aucun problème." Il qualifie le verrou auquel il s'est heurté à "l'hyper rationalisme ambiant en France qui se transforme en système organisé de croyances. Une église fermée avec ses règles. "  

L'héritage de Jacques Benveniste

Jacques Benveniste s'éteint le 3 octobre 2004. Après sa disparition son équipe poursuit ses travaux, notamment avec un grand nom de la science le professeur Luc Montagnier, prix Nobel de médecine en 2008, lui-même fortement mis en cause par ses pairs.

"Je pense que c'est une affaire aussi importante que Galilée."

Le 2 mai 2010, au micro de Stéphane Paoli sur France Inter, Luc Montagnier, Co-découvreur du virus du sida, revient sur cette polémique. Il explique qu'il est scandalisé par la manière dont on a traité son confrère, mort d'épuisement en 2004 : "Je pense qu'un jour, il sera totalement réhabilité. Je pense que c'est une affaire aussi importante que Galilée." Il explique comment ses travaux sur le sida l'ont rapproché des travaux de son confrère sur la mémoire de l'eau : "L'ADN qui est une molécule organise l'eau qui est autour et cette eau garde l'information de l'ADN. Ça correspond exactement à ce qu'avait trouvé Jacques Benveniste pour d'autres molécules... L'eau peut transmettre des informations mais on peut transmettre ces informations à distance grâce à des ondes. Parce que cette eau qui est organisée elle émet des ondes…" (Audio)

Trente années après la publication de Jacques Benveniste sur la mémoire de l'eau, aucune étude scientifique n'a à ce jour abouti à cette conclusion.

Pour aller plus loin

JP de France Inter de 7h00 : INSERM : l'homéopathie a des effets sur certaines cellules. Interview de Jacques Benveniste sur ses travaux, sur l'homéopathie. Réfute l'effet placebo dans ses résultats. (6 mars 1985, audio) 

Le journal 12h30 : Duel sur la 5 : l'homéopathie avec le docteur Jacques Benveniste + professeur Marcel Francis Kahn, professeur à la faculté de médecine-rhumatologie. (4 juillet 1988)

La science et les hommes : L'affaire Benveniste ou les turbulences de la mémoire de l'eau (Débat avec Jacques Benveniste , Michel Cazenave, Dominique Pignon et Jacques Thèze. Audio) 1988

Suivez mon regard : Jean Yves Casgha à propos de l'affaire Benveniste sur la mémoire de l'eau (3 mars 1990) 

Français si vous parliez : Jean Doubovetsky et Jacques Benveniste sur l'homéopathie (3 mars 1990)  

Drevet vend la mèche : enquête sur Jacques Benveniste et la mémoire de l'eau (janvier 1990)

Matin bonheur : Benveniste face à la critique (12 décembre 1988) 

Matin bonheur : la surmédiatisation de l'affaire Benveniste  (12 décembre 1988)  

Rédaction Ina le 23/01/2019 à 16:37. Dernière mise à jour le 25/01/2019 à 17:38.
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