Coup de tonnerre dans le monde scientifique. Depuis le 30 juillet 2019, le Japon autorise la création d'embryons hybrides humains-animaux : les chimères. En 1986, une chercheuse française était la première à créer des "chimères" animales. Des organismes entièrement fabriqués par l'homme par manipulation génétique d'embryons.

Une chimère dans l'Antiquité, c'était une créature fantastique dont le corps se composait pour moitié du lion et pour l'autre moitié de l'homme. Mais plus généralement, c'est le mélange fantasmagorique d'un animal et d'un humain. Un mythe? Plus vraiment.

Un pan de la bioéthique s'est-il effondré, laissant présager des manipulations génétiques de plus en plus inquiétantes ? La revue scientifique Nature a dévoilé l'information le 30 juillet 2019 : le Japon a donné son feu vert à un chercheur pour créer des embryons chimères humains-animaux. Ce chercheur se nomme Hiromitsu Nakauchi, docteur spécialiste des cellules souches à l'université de Tokyo et à Stanford (Californie). Il a réussi à convaincre le ministère japonais des Sciences d'étendre les limites de son expérience.

En effet, depuis mars 2019, le Japon autorisait déjà la création d'embryons hybrides à condition qu'ils soient détruits au bout de quatorze jours. Le chercheur va donc pouvoir cultiver des cellules souches humaines sur des embryons de rats et de souris, dans un premier temps. Il souhaite ensuite étendre ses essais aux cochons, très proches de l'humain. Sa vision, à long terme, est de développer des organes humains dans des animaux-hybrides, pour pallier la pénurie mondiale de donneurs d'organes. En France, ces pratiques sont interdites par la loi bioéthique de 2011. Depuis longtemps, la question de la bioéthique se pose pour les manipulations génétiques sur les animaux. Un flou que les chercheurs utilisent pour avancer dans ce domaine.

Saviez-vous que les premières chimères furent créées par une Française ? On ne parle alors que de chimères entre différentes espèces animales. Mais c'est un premier pas. Nicole Le Douarin, professeur à la faculté de sciences de Nantes, crée une unité de recherche avec le CNRS où elle met au point, à la fin des années 1960, une technique de visualisation de la différenciation et de la migration des cellules embryonnaires en créant des chimères poulet-caille. Elle a ouvert la voie à la recherche sur les cellules souches. Cette spécialiste du développement de l’embryon, agrégée de sciences naturelles, a enseigné au lycée avant de devenir chercheuse au CNRS dont elle obtient la médaille d'or en 1986. Cette année-là, au Japon, elle recevait le prix Kyoto pour ses travaux et devenait nobélisable.

"Nicole Le Douarin ne cesse de fabriquer des chimères. Elle fabrique des animaux qui n'existent pas dans la nature..."

Le JT de 20h00 lui consacre un sujet. La journaliste Martine Allain-Regnault  décrit ainsi les travaux de la généticienne française : "Pourquoi tant de lauriers ? Parce que Nicole Le Douarin ne cesse de fabriquer des chimères. Elle fabrique des animaux qui n'existent pas dans la nature, comme ces petits poussins, mélange de caille et de poulet. Son but : comprendre comment, à partir d'un œuf, se construisent tous les tissus et les organes d'un être vivant. En greffant ainsi chez un embryon certaines parties d'un embryon provenant d'une autre espèce, on peut suivre ce qu'elles deviennent car, et c'est là la découverte de Nicole Le Douarin, les cellules de caille ne ressemblent à aucune autre. On peut donc facilement retrouver dans le poulet ce qu'elles sont devenues. Ce qu'elles ont donné dans le développement. Ainsi grâce à ces chimères, on peut faire la carte d'un embryon et déterminer quelle partie donnera quoi. Ce sont des recherches uniques au monde… Ces chimères visent aussi à expliquer l'origine de certaines malformations congénitales, à obtenir la tolérance de greffes entre espèces différentes et même à mettre au point un modèle expérimental d'étude pour la sclérose en plaques."

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A l'époque la chercheuse commence à aller plus loin avec son équipe. Ils travaillent sur des greffes de cerveaux comme elle l'explique ici : "Il s'agit de réaliser des greffes extrêmement précises de régions de cerveaux de caille chez le poulet, de laisser les chimères éclore et de voir dans quelle mesure le comportement du poulet hôte est affecté par la présence dans son cerveau de tissus nerveux qui appartiennent à une autre espèce. En somme, il s'agit d'une nouvelle méthode pour étudier la génétique du comportement et pour réétudier le vieux problème de l'inné et de l'acquis."

Des années plus tard, en septembre 2007, le Royaume-Uni autorise la création d'embryons hybrides, provoquant la colère du Vatican. 

2007-2008, le Royaume-Uni autorise les chimères 

Ce reportage à Londres revient sur l'autorisation donnée de créer des embryons hybrides mi hommes-mi animaux. Interview de Stephen Minger, chercheur au King's Collège sur l'éthique de ces recherches. Ces embryons sont détruits après quatorze jours.

La loi instituant l'usage des chimères dans la recherche est voté le 20 mai 2008. Les députés britanniques approuvent en deuxième lecture (176 voix contre, 336 voix pour) l'utilisation d'embryons hybrides, issus de l'intégration d'ADN humain dans des ovules d'animaux, pour étudier les mécanismes du clonage et favoriser la recherche sur les maladies génétiques. Explications scientifiques et description du cadre juridique de cette manipulation. Réaction d'Axel Kahn, généticien et président de l'université Paris Descartes, plutôt en faveur de cette technique jugée plus éthique que le clonage : "Par rapport au clonage, cela comporte un plus haut niveau de sécurité morale car on n'utilise pas l'ovule de femmes…"

D'après lui, pas de problème, ces hybrides, non viables, ne seront de toute façon jamais capables de se développer… La loi britannique interdira l'implantation d'embryon hybride chez la femme et proscrira leur utilisation au-delà de quatorze jours.

Pour aller plus loin

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Florence Dartois

Rédaction Ina le 01/08/2019 à 14:33. Dernière mise à jour le 01/08/2019 à 16:05.
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