Le garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti a déclaré dans un entretien publié dans Le Parisien ce dimanche 27 septembre qu'il souhaitait que tous les procès soient désormais totalement filmés et diffusés. Jusqu'à présent seuls les procès à portée historique l'étaient. Une procédure rendue possible par Robert Badinter en 1985.

Alors que le procès des attentats de 2015 est filmé pour la postérité, comme avant lui ceux de Klaus Barbie ou de Paul Touvier. Eric Dupond-Moretti souhaiterait que la procédure soit étendue à l'ensemble des procès. Ce que Robert Badinter ne souhaitait pas lorsqu'il autorisa cette procédure en 1985. Dans cet entretien, il explique pourquoi.

Sur le plateau de l'Heure de vérité, le 1er avril 1985Robert Badinter expose à Henri de Virieu sa position sur la captation et la retransmission des procès à la télévision. Le Garde des Sceaux explique d'emblée qu'il est contre la retransmission en direct et en intégralité des procès à la télé mais pas contre celle, a posteriori, des procès historiques.

"Je me suis beaucoup interrogé, et c'est vrai que ma pensée a évolué en ce qui concerne le problème très important et très difficile de l'enregistrement et de la retransmission au journal parlé le soir des débats judiciaires. Il fait part du cheminement de sa réflexion : "je me disais : mais voyons, l'audience est ouverte. Les journalistes entrent librement, c'est une garantie des libertés. Il faut que la presse soit présente dans les grands procès. Pourquoi les caméras n'y seraient-elles pas ?"

"J'ai compris qu'il y avait là un risque pour le fonctionnement de la justice et un risque pour les justiciables..."

Il poursuit et décrit comment à force d'écouter des amis, des confrères, des justiciables, sa position a évolué : "J'ai compris qu'il y avait là un risque pour le fonctionnement de la justice et un risque pour les justiciables. Pour les justiciables, là ce sont des journalistes de province qui m'ont aidé. Ils m'ont dit : la retransmission, ne serait-ce que d'un petit fait divers, comme ça, à l'audience correctionnelle, dans une ville de province, pour celui qui comparaîtra, c'est terrible. C'est une stigmatisation à vie. Ce n'est pas du tout comme le procès historique considérable qui est dans l'actualité. Ce choix-là, ça sera pour nous un problème de conscience constant".

L'ancien avocat aborde la question cruciale des victimes, "et j'ai pensé aux victimes. Je me suis dit : le visage de la victime… le cameraman inévitablement guettera LE moment. Le soir, on prendra obligatoirement le moment le plus humain pour elle, c'est le plus déchirant".

badinter620

Robert Badinter développe la suite de sa réflexion, "et puis les témoins. Ils sont presque bloqués à certains moments. Alors parler, savoir qu'on est enregistré. Je ne parle pas des menaces […] Savoir qu'on est enregistré, qu'on se verra le soir. La justice, c'est dans le procès, la recherche de la vérité, et la recherche de la justice elle-même vient d'une décision juste. Alors la recherche de la vérité risque d'être entamée. Elle risque d'être bloquée. Je vois l'avantage pour la télévision. Je vois l'avantage pour les médias, mais je vois surtout le risque pour la justice elle-même et pour les justiciables".

"Alors oui pour l'enregistrement historique ! "

Le ministre de la Justice donne finalement l'aboutissement de cette réflexion et annonce ce qu'il proposera au vote à l'Assemblée nationale, "alors oui pour l'enregistrement historique ! Celui qu'on filmera, qu'on enregistrera, qu'on gardera accessible pour les historiens, 20 ans plus tard. Je le proposerai au Parlement qui en débattra. 20 ans plus tard, alors là, et bien ma foi, on pourra le projeter comme on pourrait projeter aujourd'hui les procès de la Guerre d'Algérie. La passion est tombée mais on ne pourra le faire qu'avec l'autorisation judiciaire".

Le premier procès à être filmé sera celui de l'ancien bourreau nazi Klaus Barbie en 1987. 

Pour aller plus loin

1987, Klaus Barbie, un procès filmé dans son intégralité. (Article)

Géopolis : Robert Badinter à propos des procès filmés. (vidéo, 27 novembre 1994)

Antenne 2 édition de la nuit : débat Jean-Paul Ollivier (Télé 7 jours) et Paul Lefèvre. Pour ou contre les retransmissions télévisées de procès (à la suite d’un sondage : 70% des Français étaient pour). (1983)

Rédaction Ina le 02/09/2020 à 14:33. Dernière mise à jour le 29/09/2020 à 08:33.
Politique Justice et faits divers