24 mai 1989. Paul Touvier, l'ancien chef de la Milice lyonnaise pendant l'Occupation allemande est arrêté après plusieurs années d'imbroglios judiciaires. Il est alors accusé de "crimes contre l'humanité". Voilà comment, en 1975, il justifiait ses actions contre les Juifs et les Résistants.

Quand la Seconde Guerre mondiale éclate, Paul Touvier est policier. Il adhère à la Milice dès sa création par l'Etat de Vichy en 1943. A l'automne de cette même année, il devient le responsable local du deuxième service de la Milice à Lyon (service de renseignements). Un sinistre service, qui va avec zèle, traquer, rafler, torturer et tuer, dans sa caserne de la rue Sainte-Hélène, les Résistants et les Juifs. Après des décennies de cavale et de rebondissements juridiques, en 1973, il est accusé de "crimes contre l'humanité". On lui reproche notamment d'avoir fait fusiller sept juifs à Rillieux-la-Pape en 1944. En 1975, l'ancien milicien décide de revenir sur les faits et de se justifier de ses actes de 1944. Après des années de silence et de fuite, il accepte de parler dans le journal de 20h00 du 10 février 1975

Lunettes noires dissimulant ses yeux, costume-cravate strict, le visage fermé, Paul Touvier raconte d'abord qu'il a agi entièrement sous la contrainte allemande : "Je leur ai fait comprendre que c'était monstrueux. Finalement, j'ai été obligé de faire fusiller trente personnes [sans doute la demande initiale. Seules sept personnes seront fusillées]. Ils s'adressent à moi."

"C'est un problème qui s'est traité entre Français, sous la pression allemande, pour éviter le pire."

Paul Touvier justifie ainsi son choix d'appliquer les ordres allemands : "Les personnes les prendre où ? Dans les prisons ? Nous n'avons pas raflé des gens pour les fusiller ! Nous avons été contraints et forcés. Parce que dîtes-moi? Il aurait fallu dire non aux Allemands ? Les Allemands en auraient tué cent. Comme ils l'ont fait à Saint-Genis-Laval,où ils en ont tué cent. On a écrit et dit également que je les avais donnés aux Allemands. Je n'ai jamais donné personne aux Allemands. C'est un problème qui s'est traité entre Français, sous la pression allemande, pour éviter le pire."

Lorsque le journaliste insiste et lui fait remarquer : "Mais vous saviez qu'on allait les fusiller ?", Touvier répond froidement : "Oui. Oui… J'avoue. Je le savais. Mais comment fallait-il faire ? Dîtes-moi ce qu'il fallait faire, face aux Allemands qui étaient les maîtres du pays ? Qui eux étaient armés et pouvaient faire n'importe quoi ? Ils pouvaient venir dans mes prisons et rafler tout le monde. J'ai fait mon devoir en évitant le pire."

Dans la suite de l'entretien, Paul Touvier accepte sa responsabilité mais pas sa culpabilité : "Nous étions restés sur un compte. C'est terrible de compter les vies humaines. Je suis responsable de cet acte mais qui m'a été imposé par la force."

Il fait les questions et les réponses, en anticipant celle que le journaliste aurait pu lui poser : "Vous allez me dire : Vous n'aviez qu'à fuir ! On me l'a dit. Un prêtre à ce moment-là m'a dit : "prenez le maquis." Pas ce soir-là, n'est-ce pas. Dans le contexte de toute cette époque. Il me disait : "prenez le maquis". Je lui disais qu'est-ce que vous me conseillez ? De déserter ? D'abandonner mes camarades ? De renier le serment que j'ai fait au maréchal ?"

"Quand il y a une guerre, il y a des morts !"

Le journaliste revient sur les sept victimes assassinées sur ses ordres : "Oui mais le serment s'accompagnait ce jour-là de sept personnes fusillées !"

Pour l'ancien milicien, c'est clair, en temps de guerre, la notion de justice est différente et l'on ne peut être comptable des morts : "Oui, mais quand il y a une guerre, il y a des morts ! Tous ceux qui ont fait la guerre ont peut-être des morts sur la conscience ! Moi, je n'ai pas ces morts sur la conscience, parce que je ne les ai ni tué, ni fait tué, ni penser à les faire tuer ! Je n'aurais jamais eu l'idée de faire tuer quelqu'un, si vous voulez. Mais là, nous avons été contraints par les événements.

Paul Touvier se décrit ensuite comme un homme juste, un protecteur des faibles, sans qui le bilan des victimes aurait pu être bien plus lourd : "J'avais la garde des prisonniers. Ce jour-là, il y a eu cet horrible drame que je n'oublierai jamais. J'y pense tous les jours mais il y a eu autre chose, mon action pendant des mois, lorsque j'ai eu les prisonniers sous ma responsabilité. Chaque fois que j'ai pu, je vous l'ai dit, je les libérais, en douceur. Quand est venue la fin, c'est-à-dire quand j'ai compris que nous n'étions plus les maîtres de la situation - je venais de vivre ce drame - nous étions coincés par les Allemands. Je me suis dit : "un de ces jours, on va m'en demander, 30, 40, 50 ? Qu'est-ce que je vais faire ? Ça va recommencer ? Alors j'ai libéré tous les derniers prisonniers qui étaient dans la prison de la Milice. Je les ai libérés un à un."

Retour sur son parcours en quelques dates clés

En janvier 1944, son service participe notamment à l'arrestation et l'assassinat de Victor Basch, le cofondateur et ancien président de la Ligue des droits de l'Homme, et de son épouse.

Mais les faits qui vont le poursuivre toute sa vie interviennent le 29 juin 1944. Ce jour-là, en représailles à l'assassinat, la veille, de Philippe Henriot, le secrétaire d'État à l'Information de Vichy, Paul Touvier fait fusiller à Rillieux-la-Pape, par la Franc-Garde (le bras armé de la Milice), sept otages juifs qu'il a lui-même sélectionné.

Fin 1944, c'est l'heure de rendre des comptes. On reproche au chef de la Milice d'avoir été trop zélé et d'avoir suivi, voire anticipé, les ordres de l'occupants allemand. Touvier prend la fuite et quitte clandestinement Lyon. Il se cache dans différents monastères bénéficiant d'appuis cléricaux.

Introuvable à la Libération, il est condamné à mort par contumace à Lyon et à Chambéry. Après trois ans de cavale, il est arrêté fortuitement à Paris en juillet 1947 mais va parvenir à s'évader et s'installer clandestinement dans sa maison familiale de Chambéry durant vingt ans toujours soutenu par des autorités ecclésiastiques. En 1967, les peines par contumace sont prescrites mais Paul Touvier est interdit de séjour dans plusieurs départements et ne peut rentrer en possession de ses biens. Coup de théâtre en 1971, lorsqu'à la suite de nouvelles démarches, le président Georges Pompidou signe son décret de grâce le 23 novembre 1971.

Pour Touvier débute une nouvelle période de cavale durant laquelle il de cache dans des monastères. Les premières plaintes pour crimes contre l'humanité sont déposées à Lyon en 1973 et une information judiciaire est ouverte en 1979.

Finalement, un mandat d'arrêt lancé contre lui en novembre 1981 conduit à son arrestation en mai 1989 dans le prieuré de Saint François de Nice. Il a alors 74 ans. 

Malgré de nombreux imbroglios judiciaires, Touvier est jugé en mars et avril 1994 par la Cour d'assises des Yvelines, qui le condamne à la réclusion criminelle à perpétuité pour "crimes contre l'humanité".

Il décède d'un cancer de la prostate le 18 juillet 1996, à l'hôpital des prisons de Fresnes après sept années passées en détention. Il avait 81 ans.

La grâce du président Pompidou

Cette mesure révélée par la presse choque l'opinion et le président Pompidou est obligé de s'en expliquer en septembre 1972, dans une conférence de presse.

Le Président de la République explique que cette grâce consistait surtout à lui rendre ses biens mais qu'il ne lui avait pas rendu ses droits civiques et qu'il était "toujours frappé de mort civile". Le président revient sur le droit de grâce qui est "imposé au président et qu'il prend seul avec sa conscience" et que "la tradition l'empêche de s'expliquer et de revenir sur sa décision. La grâce ne constitue pas une absolution de la grâce, elle est purement et simplement un acte de clémence". Georges Pompidou souligne qu'avec ce geste,il avait surtout voulu apaiser les cœurs après des années de guerres et de querelles : "Le moment n'est-il pas venu de jeter le voile sur cette période où les Français ne s'aimaient pas, se déchiraient ?"

Pour aller plus loin en vidéos

Manifestation contre la grâce accordée à Paul Touvier. Pour protester contre la grâce présidentielle accordée par le président Georges Pompidou à Paul Touvier, ancien chef de la milice à Lyon pendant la secondaire guerre mondiale, des personnes se réclamant de la ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme ont manifesté devant le domicile de Paul Touvier à Chambéry. Beate Klarfeld était présente parmi les manifestants. (26 juin 1972) 

Interview de monsieur Glaeser, fils de l'un des otages exécutés en 1944. (11 février 1975)

Mandat d'amener contre Paul Touvier. Un mandat d'arrêt international pour crime contre l'humanité va être lancé contre l'ancien chef de la milice lyonnaise Paul Touvier. Il émane du juge lyonnais en charge du procès Klaus Barbie. (18 mars 1983)

Images de l'arrestation de Paul Touvier. (JT de 20h00, A2, 24 avril 1989)

Après l'arrestation de Paul Touvier, rappel des crimes commis par le milicien. (JT de 20h00, A2, 24 avril 1989)   

Portrait de Paul Touvier. (Journal de la cinq, 24 avril 1989) 

La cavale de Paul Touvier. De quelle protection a-t-il bénéficié ? (JT de 20h00, A2, 24 avril 1989)

L'heure de vérité : Simone Veil à propos de l'arrestation de Paul Touvier. (24 mai 1989)

Procès Touvier. (20h00 de France 2, 19 avril 1994)

Florence Dartois

Rédaction Ina le 22/05/2019 à 17:59. Dernière mise à jour le 22/05/2019 à 18:02.
Histoire et conflits Seconde Guerre mondiale