Louis Seigner est décédé le 20 janvier 1991. L'acteur œuvra à la Comédie-Française 35 ans durant, une institution qui lui permit d'assouvir sa passion théâtrale pour Molière. Dans cette interview, il revient sur les temps forts de sa carrière sur les planches et sur ses rôles emblématiques.

Louis Seigner est entré à la Comédie-Française en 1939, il ne la quittera qu'en 1974, année de ses adieux. Quel plus belle réussite pour cet acteur amoureux du théâtre, que de jouer dans la "maison" de son maître : Molière, à qui il vouait une admiration sans bornes. Le 5 mai 1974, alors qu'il s'apprêtait à faire ses adieux à la Comédie-Française, le comédien était l'invité de l'émission A propos, en compagnie de Michel Droit, il se penchait sur plus de 50 ans de théâtre.

"J'ai joué au grand Guignol pendant huit mois"

Les deux hommes commencent par évoquer ses débuts et notamment son court passage "chez" Guignol... "Je crois que vous avez d'abord joué au Théâtre des Célestins de Lyon, très jeune, et puis vous êtes monté à Paris et vous avez joué à l'Odéon, mais vous avez joué aussi au Grand Guignol."!

"Oui, j'ai eu la chance de me présenter au Conservatoire, ayant eu mon prix à Lyon. Je me présente au Conservatoire de Paris, persuadé que j'allais être reçu et j'ai été admissible et pas du tout ! Je me suis dit : quoi ? Il faut retourner à Lyon ? C'est l'échec total. Plus rien à faire. Bon, il faut abandonner. Je me suis cramponné. Je me suis présenté à l'Odéon, à monsieur Gémier, qui m'a reçu comme élève. J'étais sauvé. J'ai pu tenir le coup pendant un an à Paris et j'ai travaillé. Et puis, en cours d'année, il m'a été proposé d'aller jouer un rôle au Grand Guignol. Un camarade devait partir. Il m'a demandé de le remplacer. On a accepté. Je suis parti au Grand Guignol et j'ai joué au grand Guignol pendant huit mois".

"Le Grand Guignol, à l'époque, c'était un théâtre qui avait une énorme réputation et c'était le royaume de l'hémoglobine, de la terreur, de la violence, du meurtre…", lui demande Michel Droit

Il confirme, "oui, c'est ça. Peut-être moins que maintenant, d'après ce que je crois savoir… C'était vraiment le conservatoire du sang (...) J'ai d'abord joué le Docteur Caligari, entre autres. Et puis un deuxième spectacle. J'ai joué ça au moment où le spectacle se terminait pour remplacer mon camarade. Puis ensuite, nous avons répété un nouveau spectacle. Dans ce nouveau spectacle, j'ai joué un drame d'abord et puis "La fosse aux filles" de Tolstoï par Max Maurey. Et puis, enfin, un petit chef d'œuvre en un acte qui s'appelle "Le chevalier Canepin", d'Henri Duvernois, une pièce qui est ensuite entrée à l'Odéon et au répertoire de la Comédie-Française (…). Vous savez que le spectacle du Grand Guignol était un mélange de fantaisies comiques, de grands drames affreux et aussi de jolies comédies. On y a créé énormément de petits chefs d'œuvres.

Michel Droit lui demande encore, "mais vous avez joué aussi du théâtre très, très violent, au Grand Guignol" ? Le comédien nuance sa réponse, "non, moi ce n'était pas très violent".

"Je l'interprétais pour la première fois dans "SA maison", ce qui est assez émouvant pour un comédien"

Michel Droit l'interroge ensuite sur son entrée à la Comédie-Française comme pensionnaire, avant la guerre, le 15 février 1939, sous la direction de monsieur Édouard Bourdet. C'est là qu'il "rencontre" Molière, la passion de sa vie. "Vous avez interprété deux des plus grands rôles de Molière, "Le malade imaginaire" et "Le Bourgeois gentilhomme". Comment s'est passée cette rencontre avec Molière" ?  

Louis Seigner raconte qu'elle "s'est passée très normalement. Je jouais déjà Molière à l'Odéon, depuis 16 années, vous savez, alors pour moi, ça n'a pas été quelque chose, une rencontre particulière, sinon que je l'interprétais pour la première fois dans "SA maison", ce qui est assez émouvant pour un comédien".

Il poursuit, "le premier grand rôle que j'ai joué à la Comédie, c'est Tartuffe, que j'avais joué à l'Odéon et qui m'a servi de test pour mon sociétariat. On me l'a fait interpréter dans une mise en scène de l'époque. Je l'ai jouée quatre fois, parce qu'il fallait que les membres du comité me jugent dans cet emploi, dans ce rôle. Alors, j'ai joué à ce moment-là pendant quatre fois le rôle de Tartuffe". 

"Monsieur Jourdain, je l'ai joué 505 fois sur la scène de la Comédie-Française..."

Michel Droit souligne que ses deux grands rôles de Molière ont été Le Bourgeois gentilhomme et Le malade imaginaire. Il acquiesce et ajoute, "mais aussi Orgon de Tartuffe, que j'ai énormément joué et énormément d'autres personnages dans d'autres comédies"

Le journaliste précise que celui qu'il a joué le plus c'est Monsieur Jourdain, "je l'ai joué 505 fois sur la scène de la Comédie-Française et peut être autant de fois dans le monde entier en tournée officielle, ou non officielle". 

Avant qu'il ne le joue, Monsieur Jourdain n'avait pas été joué plus de 500 fois. Le comédien reconnait l'étrangeté de la situation, "oui, c'est très curieux. Au cours des trois siècles qui ont précédés cette reprise de 1951, "Le Bourgeois gentilhomme" n'avait été joué que 639 fois en tout et en 23 ans, nous l'avons joué 505 fois ! On a joué pour la première fois, c'est un concours de hasards heureux. Le Festival de Strasbourg voulait rendre hommage à Lully et jouer une de ses œuvres, et les directeurs du festival ont demandé à la Comédie-Française de monter "Le Bourgeois gentilhomme", ce qui permettait de faire interpréter la partition de Lully. La Comédie-Française a accepté, le festival de Strasbourg offrait les décors. Nous sommes allés jouer "Le Bourgeois gentilhomme" à Strasbourg, ce qui permettait à la Comédie-Française de réinscrire à son répertoire la pièce dans un nouveau contexte. Cela n'avait pas été joué depuis 1942 ou 43. C'était en 1951. C'est curieux, c'est étrange, cette histoire du "Bourgeois gentilhomme", une pièce qui, comme on dit dans le métier, ne marchait pas tellement étrange. La dernière fois, c'était un grand géant du théâtre. C'était pendant l'Occupation. C'était Raimu. Personne ne l'a plus jouée après Raimu. Il confie, "c'est ma grande passion Raimu, j'adore Raimu."

Il a donc repris le rôle 8 après son modèle. "Et alors, il s'est passé un miracle, quelque chose d'extraordinaire. À Strasbourg, cela a été absolument fantastique. Nous l'avons joué en Allemagne, autour de Strasbourg, plusieurs fois. Puis nous sommes revenus à Paris, où il y a eu un immense gala offert par l'ONU. Et puis la pièce est partie. Ça a été absolument extraordinaire : la Presse, le public…"

Le comédien évoque ensuite la distribution de la pièce : Jacques Charon, qui était le maître à danser, Robert Hirsch qui était le maître de musique. Il y avait Dinèse, qui était le maître de philosophie, entre autres. Il y avait Maurice Escande… c'était un très bel ensemble. Il y avait un décor, un décor admirable et des costumes admirables de madame Lalique.

Le Malade imaginaire, "j'ai eu le redoutable honneur de succéder à Raimu..."

Louis Seigner raconte ensuite en quelles circonstances il a joué Le malade imaginaire, un autre de ses grands rôles. "Là encore, j'ai eu le redoutable honneur de succéder à Raimu qui l'avait joué. Et qui a quitté la Comédie-Française, c'est moi qui ai repris le rôle et à ce moment-là, j'ai dû le jouer à l'occasion d'une tournée en Angleterre. Nous partions en Angleterre et il fallait donner Le malade imaginaire. J'ai appris le rôle pour aller le jouer en Angleterre, avec la Comédie-Française dans une mise en scène nouvelle. Après, je l'ai rejouée dans une autre mise en scène de Robert Manuel notamment.

Il ne s'est jamais demandé pourquoi on lui avait confié ces deux rôles, "j'étais dans la maison, j'étais dans la maison, j'étais le type même de l'emploi pour jouer ces personnages, il faut une certaine rondeur…"

C'est arrivé comme ça, il avoue n'avoir jamais anticipé sa carrière, "Vous savez, je n'ai jamais calculé, jamais pensé. Je n'ai jamais su pourquoi ceci? Pourquoi cela? Les choses sont venues ainsi. Je ne sais pas pourquoi j'ai fait du théâtre. Je devais l'avoir dans le sang. Je l'aimais passionnément, sans aucun doute. Mais je ne sais pas pourquoi. Je n'ai jamais voulu tellement une chose. Les choses se sont présentées à moi et puis j'ai dit : Ah ben c'est merveilleux, c'est merveilleux !" Il récapitule rapidement son parcours : "Conservatoire de Lyon, Conservatoire de Paris, l'Odéon et puis la Comédie-Française et le cinéma. C'est venu comme ça..."

Michel Droit souligne qu'il était quand même un amoureux de Molière. "Ah oui ! Au point de vue théâtre, j'étais un passionné de Molière".  Jouer Molière représentait pour lui une consécration, "une preuve, voyez-vous. Lorsqu' Édouard Bourdet m'a fait le grand honneur de m'appeler à la Comédie-Française, je n'ai pas hésité, car en même temps, on me proposait ce qui, pour un acteur, était, si vous vous en souvenez était un grand événement, on me proposait de créer une pièce de Henri Bernstein à cette époque. Vous savez, en 1939, le rôle principal d'une pièce de Bernstein, c'était quelque chose d'assez considérable. C'était un événement. Pourtant, je n'ai pas hésité et je suis entré à la Comédie-Française, théâtre d'Alternances, parce que je savais que je pourrais continuer à jouer Molière".

Durant sa carrière, Louis Seigner a tourné dans plus de 150 films et a incarné plus de 200 rôles au théâtre. Il a notamment joué plus de 1 500 fois Le Bourgeois gentilhomme. Il détiendrait aussi le record de représentations de la pièce Le malade imaginaire et Tartuffe.

Pour aller plus loin

En votre âme et conscience : Trou de mémoire de Louis Seigner. Pendant le direct de cette dramatique, l'acteur Louis Seigner jouant le rôle d'un témoin à la barre est victime d'un trou de mémoire et hésite sur plusieurs répliques. Les autres acteurs lui viennent en aide en finissant ses phrases. (14 janvier 1958)

Au-delà de l'écran : Louis Seigner, doyen de la Comédie-Française reçoit la télévision chez lui. Il évoque la télévision, les programmes qu'il regarde et sa carrière. (6 octobre 1963) 

Aujourd'hui Madame. Louis Seigner répond aux questions de téléspectatrices venues le rencontrer. Sur la pièce Le Bourgeois Gentilhomme et son rôle. "J'ai énormément joué le rôle et on finit par être soi-même sans même s'en rendre compte... Lorsque je rentre dans le décor du Bourgeois gentilhomme, j'ai l'impression d'être chez moi." (24 mai 1974) 

Aujourd'hui Madame. Louis Seigner répond aux questions de téléspectatrices venues le rencontrer. Le trac. Il raconte qu'il aimait arriver juste avant une pièce lorsqu'il était jeune. Anecdote d'une générale du Bourgeois Gentilhomme où il était arrivé 1/4 d'heure avant le début. Le fait de se préparer trop tôt provoquait le trac. Un trac maladif qu'il avait toujours avant les premières et qui lui faisait rater les générales. "La peur du texte. La peur d'avoir une défaillance. C'est ça qui vous crée une angoisse terrible et s'efface par la suite".  (24 mai 1974)

Aujourd'hui Madame. Rencontre avec Louis Seigner et son épouse depuis 47 ans, chez eux. Il s'agit d'un appartement qu'il s occupent depuis 38 ans à l'époque. Son épouse le décrit. Elle raconte qu'elle était comédienne à l'Odéon, c'est là qu'elle l'a rencontré. Elle a abandonné sa carrière pour s'occuper des enfants. Mais ils ont fait beaucoup de pièces radiophoniques ensemble. Il loue son bons sens. Elle décrit son caractère, "un peu autoritaire par moment..." Il confirme : "je ne suis pas tellement commode". On découvre la pièce où il apprenait ses rôles la nuit, une bibliothèque où il tournait en rond en apprenant son texte...  (24 mai 1974) 

Le club de dix heures : Louis Seigner à propos du propos du film "Section spéciale" et du rôle qu'il joue, celui du Garde des Sceaux. (8 mai 1975).

A bout portant : Francis Perrin, élève de Louis Seigner au Conservatoire. Interview croisée de Francis Perrin et Louis Seigner sur leur relation professeur-élève au Conservatoire National d'Art Dramatique. "Il m'a appris à être moi, à être vrai… à prendre confiance en moi…" ; "Il était assez maigrelet, assez chétif… dans la vie il était pitoyable et sur scène, il était extraordinaire… Quand il était en scène, ce n'était plus le même homme…" (15 juin 1979)

Florence Dartois

Rédaction Ina le 15/01/2021 à 17:44.
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