C’est à Paris, en septembre 1973, qu’est publié pour la première fois l’Archipel du Goulag, du dissident soviétique Alexandre Soljenitsyne. Une édition, en russe, établie dans l’urgence par Nikita Struve, qui fut dictée par un événement dramatique survenu à Leningrad quelques jours plus tôt. Pour avoir été arrêtée et interrogée plusieurs jours par le KGB après avoir tapé sur sa machine à écrire le manuscrit de l’Archipel du Goulag, une collaboratrice d’Alexandre Soljenitsyne s’était suicidée.

Soljenitsyne, prix Nobel de littérature en 1970, avait fini l’écriture de l’Archipel du Goulag dès 1968, mais, conscient de la force dénonciatrice de son ouvrage vis-à-vis du pouvoir soviétique et de son système concentrationnaire, il avait préféré attendre avant de publier son livre en URSS. Maintenant que le KGB était entré en possession de son manuscrit et que l’une de ses collaboratrices s’était donné la mort, il ne pouvait plus attendre. Il fallait publier le livre à l’étranger.

Avec L’Archipel du Goulag, Soljenitsyne témoignait des camps de travail soviétiques et apportait un impressionnant travail documentaire, riche en détails et en chiffres, sur la réalité de ce système répressif. Il en avait lui-même été la victime, arrêté et déporté au goulag pendant 8 ans, de 1945 à 1953.

C’est donc à Paris que l’un des livres les plus importants du XXe siècle allait voir le jour. Et susciter, avant même sa publication en langue française en juin 1974 par les éditions Le Seuil, une réaction passionnelle du monde politico-médiatique...

Bien sur, la parution de L’Archipel du Goulag déplaisait fortement à Georges Marchais et aux caciques d'un parti communiste encore largement implanté en France, allié de circonstance du parti socialiste de François Mitterrand, plus que prudent dans cette affaire...

Mais L’Archipel du Goulag sera surtout le livre qui permettra définitivement à de nombreux intellectuels français de gauche de se défaire de tout lien avec la référence soviétique. Une grille de lecture pour le camp progressiste, héritée des combats de la Seconde guerre mondiale, qui n'a définitivement plus sa place dans la France intellectuelle des années 1970. Déjà, après 1956 et la répression de l'insurrection de Budapest par l'Armée rouge, après les révélations par Khrouchtchev lors du XXe congrès du parti communiste sur les crimes staliniens, nombreux furent les intellectuels français à se désolidariser du parti communiste et du "grand frère" soviétique.

La parution de L’Archipel du Goulag allait porter le coup de grâce à l'image de l'URSS, en mettant dans les mains d'un plus grand nombre un livre permettant de dénoncer les crimes soviétiques en révélant le véritable visage de cette dictature. C'est le sens de l'invective faite par André Glucksmann à François Cohen, journaliste de l'Humanité : 

« Vous avez essayé, vous qui êtes un correspondant, d'aller en Union soviétique et de fouiller dans les archives? [...] Vous avez renseigné les lecteurs français sur ce qui se passait en Union soviétique? Les camps de concentration, vous avez un seul de vos articles qui en parle? ». 

André Glucksmann fut en réalité l'un des tous premiers, avec Jean Daniel, à prendre la défense d'Alexandre Soljenitsyne et à insister sur son rôle salutaire dans la dénonciation d'une dictature encore trop souvent sous-évaluée à l'époque.

Après eux, après la lecture de L’Archipel du Goulag, la vision française du l'URSS ne sera plus jamais la même...

Rédaction Ina le 02/08/2018 à 16:16. Dernière mise à jour le 11/12/2018 à 13:21.
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